Marie Trintignant, destin tragique ?

3 août 2004,
par Romy Têtue

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L’été dernier, une actrice de renom — mais que je ne connaissais pas auparavant (je ne vais presque jamais au cinéma et je me fous royalement de la vie des peoples) — est retrouvée morte « suite à une violence dispute » avec son compagnon, le chanteur de Noir Désir (ça je connais, parce que j’aime assez leur musique).

Tiens ! une de plus…

Je ne m’en étonne guère. Je sais bien que de nombreuses femmes meurent sous les coups de leur conjoint, au rythme effréné d’une dizaine par mois, et ce dans tous les milieux sociaux, alors oui, le cinéma aussi, ça n’a rien de surprenant. Ça en fait juste une de plus et, comme d’habitude, tout le monde s’en fout. Ah non ? Pas cette fois-ci ? La France est sous le choc ? Ce qui était surprenant, c’était d’en entendre parler aux infos : d’habitude elles crèvent dans l’indifférence générale toutes ces bonnes femmes. Que celle-ci soit médiatisé était nouveau.

Et c’est plutôt bien, qu’on en parle. Ça permettra peut-être une prise de conscience me dis-je alors, et il y en aura peut-être un peu moins le mois prochain, des femmes battues à mort… De me soucier ainsi du sort de mes concitoyennes, je m’entendis traiter d’opportuniste sans cœur. Que voulez-vous ! je ne connais pas la « grande actrice » et ce statut ne la place pas, à mes yeux, au dessus du lot : sa mort à elle ne m’émeut pas davantage que les millions d’autres semblables, qui sont tout aussi scandaleuses.

Ne faisons pas semblant de découvrir le sort des femmes ! Sa mort est d’une banalité affligeante. Des histoires comme celle-là, pour peu qu’on prête l’oreille, on en entend plus souvent qu’on ne voudrait : parmi les femmes de 20 à 59 ans vivant en couple, une sur dix a déjà été victime de violences. Soit 4 millions de femmes agressées chaque année, mazette ! Si bien que tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint. C’est donc à toutes celles-là que je songeais, sans distinction, à toutes celles qui meurent de même.

Elle c’est du « destin tragique », nuance !

La victime, Marie Trintignant, était une actrice connue et appréciée du public. C’est ce qui fait tant jaser. Et il semble aussi que cela la situe au dessus de ses concitoyennes, puisqu’on s’insurge de la mort de celle-ci, des coups qu’elle a reçu, tandis qu’on se contrefiche des coups mortels régulièrement infligés aux autres. Le message est clair : continuez de crever en silence (et dans l’indifférence) et ne venez pas gêner le chagrin des fans, en ayant la prétention, et l’impudeur, de croire reconnaître votre histoire, forcément sordide et ridiculement misérable, dans celle de la grande Trintignant. Elle c’est du « destin tragique », nuance !

Et l’autre ? celui qui a frappé est lui aussi connu et apprécié du public… si bien qu’on assiste, depuis un an, à une bataille rangé de fans : les pro-Trintignant contre les pro-Cantat et réciproquement. Les mots fusent, voire même les insultes… le torchon brûle, on en viendrait presque à s’envoyer des casseroles et des coups à la figure.

Il semble que l’enjeu soit de prendre partie pour l’un ou l’autre, comme pour rejouer symboliquement la supposée scène de ménage à l’échelle de tout un public. Certains parlent de tragédie au sens antique du terme, de drame shakespearien, d’amour « à la vie à la mort », et même d’« amour passionnel » [1]… et regrettent même le recul des passions extrêmes qui se muent en fureur, suscitent l’effroi et produisent du mythe : Notre époque est pourtant trop cynique et nihiliste pour trouver l’énergie de réactiver du mythe autour d’une histoire, si singulièrement forte soit-elle, si susceptible d’inspirer les Euripides de notre temps. [2] Alors on évoque les histoires mythiques et les noms d’amants morts d’amour... les inextricables querelles des grandes familles mythologiques, à travers les différences socioculturelles des deux clans présents : Trintignant serait la star-princesse, Cantat le berger-prolo... deux figures de l’amour impossible [3]. Et bientôt on nous ressort Roméo et Juliette, et des Capulets contre les Montaigus.

Roméo et Juliette, vraiment ?

Sauf que ni Juliette ni Roméo ne meurt suite au coups portés par l’un·e sur l’autre. Ils se suicident. Parce qu’on empêche leur amour.

Rien ni personne n’empêchait Marie et Bertrand de s’aimer. Et ils ne se sont pas suicidés. Il y a une asymétrie dans leur relation, ne voyez-vous pas ?

Que Trintignant et Cantat aient tous deux échangé des coups, qu’elle aussi ait frappé, peu importe : l’un des deux a porté des coups qui ont entraîné la mort de l’autre. Et c’est là tout le problème. La mort n’est pas accidentelle : elle est la conséquence des coups de l’autre. Ça s’appelle un crime. Pas de l’amour-passion. Il n’y a pas d’amour sous les coups.

Il faudra bien que Cantat et consors s’y fassent : qu’il l’ai voulu ou pas, ce sont bien les coups qu’il a porté, lui, pas quelqu’un·e autre, qui ont entraîné la mort. Ça s’appelle assumer la conséquence de ses actes.

Et pour finir, toute cette histoire n’a rien de grand, de beau, ni même d’exceptionnel. Du grand destin tragique dites-vous ? vous plaisantez ! C’est d’un commun, d’une banalité… hélas. Ces violences conjugales sont le lot de trop de femmes.

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Vos commentaires

  • Le 11 août 2004 à 03:32, par Romy Têtue En réponse à : > et une de plus ;(

    Ironie su sort, quasiment un an après la mort de Marie Trintignant, voici qu’un autre people tue sa femme : l’ancien rugbyman Marc Cecillon a abattu sa femme de plusieurs coups de feu samedi au cours d’une soirée, devant une soixantaine de témoins.

  • Le 27 septembre 2005 à 17:07, par quote En réponse à : Un Roméo et Juliette trash...

    Franca Maï : Un petit feu intérieur, a tenté de me faire croire à une histoire d’amour passionnelle ayant mal tournée. Un Roméo et Juliette trash, version contemporaine. Si Bertrand Cantat s’était suicidé pour suivre les traces de sa belle... peut-être... (...) J’imagine que le chemin intime de Bertrand Cantat n’est pas facile. Je n’aimerais pas être à sa place. Mais la décence serait qu’il ne chante plus. Lire la suite : L’autisme de Marie

  • Le 21 avril 2008 à 19:09, par gylene En réponse à : Trintignant, ce serait du “destin tragique”, nuance !

    Il faut être dérangé pour comparer Marie Trintignant, actrice de 2e plan et à la vie sentimentale « secouée », à la gentille Chantal, l’épouse de M.Cécillon, rien à voir, celle-ci adorait son grand gosse de mari et a souvent passé l’éponge jusqu’au jour où....!
    Je n’approuve pas Cantat mais Marie n’était pas faite pour lui, de toute façon aimer Marie c’était courir un risque, belle fleur exotique, elle ne pouvait pas être la femme d’un seul homme , CHANTAL SI......

    Alors ne comparez pas ce qui ne sera jamais comparable mais cela fait bien des malheureux parmi leurs enfants.....................

  • Le 21 avril 2008 à 19:36, par Romy Têtue En réponse à : Trintignant, ce serait du “destin tragique”, nuance !

    Gylene : quand une femme meurt assassinée, vous ne trouvez rien de mieux à faire que d’apprécier de sa capacité à être fidèle et à aimer son compagnon malgré les coups !??? Eurk.

  • Le 4 octobre 2010 à 03:54, par Romy Têtue En réponse à : Trintignant, ce serait du « destin tragique », nuance !

    Bertrand Cantat remonte sur scène. 7 ans après le drame de Vilnius et la condamnation (purgée) qui a suivi... Lire : Cantat confirme la tolérance envers les violences faites aux femmes et Rétention de sureté pour Cantat ?.

  • Le 11 septembre 2013 à 15:05, par Kristina En réponse à : Trintignant, ce serait du « destin tragique », nuance !

    Je ne m’étais pas passionnée pour la première affaire Cantat. C’est à dire que je ne m’étais étonnée de rien : une femme meurt tous les 2 jours sous les coups de son conjoint en France, et ceci dans tous les milieux sociaux, pourquoi des « pipoles » blancs bourgeois seraient-ils « épargnés » ? […] Cantat est un homme violent, comme tant d’autres.

    […]

    Cantat mis au cachot 4 ans (pas cher) pour avoir assassiné sa bien aimée à coups de poings […] Jamais on n’interrogera notre culture, notre religion, notre civilisation, jamais on ne se demandera si Cantat est compatible avec notre grande et noble République […] Il était inconcevable que des hommes « de ce niveau » aient pu se rendre coupables de crimes qu’on s’imagine être le fait de l’Autre : celui qui vit dans nos périphéries, géographiques et inconscientes. […] Le patriarcat c’est comme les poux, c’est toujours chez les autres. […] Je crois que l’on touche dans l’affaire Cantat à notre impensé à nous que nous sommes si prompts à dénoncer chez les autres : ces hommes violents, cette violence là c’est LA NOTRE, celle de notre culture, notre civilisation occidentale tout aussi patriarcale que les autres et notre sous culture de gauche radicale bien bien machiste ELLE AUSSI […] Et je veux bien taper sur toutes les religions et cultures en tant que féministe mais à condition qu’on balaye devant notre porte en premier.

    […]

    Après la maîtresse, c’est l’épouse qui fut retrouvée morte. Une autre morte. Deux mortes pour un seul homme… […] C’est là que j’ai commencé à m’intéresser vraiment à cette histoire […] ne laissons pas la droite ni la bête immonde se nourrir de cette affaire, faisons le ménage dans notre camp, balayons devant notre porte avant de faire la morale aux autres […] je pense qu’être de gauche c’est œuvrer pour la plus grande justice. Or être juste c’est notamment – même si pas seulement – considérer tout le monde de la même manière. Pas de passe droit ni d’exception pour Cantat. Ni plus, ni moins.

    Lire la suite : Comme elle vient. Cantat, une affaire d’Etat ? par Lise Bouvet, 10/09/2013.

  • Le 20 octobre à 09:16, par Romy Têtue En réponse à : Marie Trintignant, destin tragique ?

    Prés de 15 ans après, Cantat et sa reconstruction font la couverture des Inrocks, soulevant de vives critiques, alors qu’explose l’affaire Weinstein, qui révèle l’ampleur des agressions envers les femmes dans le cinéma et dans tous les milieux. En réponse, le magazine ELLE consacre son numéro à Marie Trintignant, livrant un un véritable plaidoyer contre l’invisibilisation des violences faites aux femmes.

    À relire à ce sujet : Mort de Marie Trintignant - Nul n’a su contourner l’agresseur, de Lucile Cipriani, Le Devoir, septembre 2003 :

    Le discours d’un agresseur peut donc occuper tout l’espace, détourner totalement l’attention sur les souffrances de l’agresseur plutôt que celles de la victime. L’amant de Marie Trintignant a pu opérer ce détournement pendant de longues heures. À l’évidence, le frère de Marie Trintignant ignorait qu’à l’ampleur du discours de l’agresseur correspond l’ampleur de l’agression.

    […]

    Le discours des agresseurs ne fait pas que détourner l’attention sur leurs souffrances plutôt que sur celles de leurs victimes. Il participe à la perpétuation de la violence. L’invocation de ses souffrances par un agresseur poursuit un but disculpatoire. Il est l’un des éléments discursifs de sa « contrition ». La culture dans laquelle nous baignons tous reconnaît à la violence conjugale un cycle de trois phases : montée de la violence, agression, « contrition ». La « contrition » consiste à demander pardon, offrir des cadeaux, jurer que cela ne se reproduira pas ; à proclamer son amour, sa dépendance affective, ses blessures de l’âme ; et à se disculper.

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