Tous fachos ? tous pourris ? tous responsables !

28 avril 2002,
par Romy Têtue

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Tous fachos ?

Je suis surprise d’entendre le mot facho utilisé à tout va, au point qu’il en perd son sens.

Quiconque tente de nos jours de faire preuve d’un tant soit peu d’autorité s’expose à être traité de facho, qu’il s’agisse d’une plaisanterie ou d’une réelle mise en garde. Dans le doute, ou paralysé par l’angoisse d’agir effectivement en facho, il s’abstiendra et se montrera tiède, modéré, discret, bref « couille molle » — passez-moi l’expression.

La France, telle une enfant gâtée capricieuse, habituée à un état providence qui dispense ses largesses et sa sollicitude, ne tolère pas qu’on fasse preuve d’autorité avec elle. Pour un peu, on défilerait dans les rues pour réclamer du beau temps pour les congés payés, ou du moins l’assurance d’être remboursé en cas de pluie. Mais on n’aime pas obéir, prendre ses responsabilités, se remettre au travail et se serrer les coudes. Et à la moindre déception ou contrariété, on boude les urnes. Nous râlons, critiquons, crions au respect de nos droits et libertés : on veut défendre ses droits, mais on oublie ses devoirs.
Les seuls mots d’autorité, obéissance, ou devoir, font frémir. Qui se risque à les employer est moqué ou soupçonné d’être un réactionnaire à la nostalgie dangereusement tendancieuse. Du passé, on n’a pas su tirer les leçons ; à défaut on a fait table rase, et il est tout simplement devenu interdit d’interdire.
Mais à force de fuir ses devoirs et refuser l’obéissance par crainte de la soumission, de rejeter les interdits et d’affaiblir l’autorité par crainte de la dictature, la confusion s’est installée, et l’on ne sait même plus distinguer aujourd’hui entre liberté laxiste, simple exercice de l’autorité de l’état et abus effectif d’autorité, autrement appelé dictature.

Cette confusion, ce vide de sens, font le lit des extrémistes et des nostalgiques, qui forment le rêve légitime d’un retour de l’ordre avec un homme fort pour gouverner le pays. À défaut d’avoir le choix, et faute de nuances, ils se rallient au seul homme qui ne craint pas de se monter fort, autoritaire, même à l’excès. Mieux vaut sans doute trop que pas du tout, ou pas assez.

Tous pourris ?

On peut analyser de bien des manières les résultats du premier tour des présidentielles. Il n’en reste pas moins que le FN, si minoritaire qu’il soit, n’a fait que trouver une faille où s’engouffrer, un vide à combler : la dilution de l’autorité de l’état, servie aux sauces fashion de la désobéissance civile, de la contre-culture underground et autres contre-pouvoirs tant à la mode. Cela fait trop longtemps qu’il est ringard de se montrer citoyen, qui plus est fier de son pays. Cela fait trop longtemps que l’on fustige l’engagement politique, et que l’on s’en méfie comme de la peste.

« Je me suis engagée pour la première fois de ma vie auprès de Lionel Jospin (...) Nous n’étions pas si nombreux, parmi les écrivains, à prendre le risque si peu “littéraire” de soutenir le Premier Ministre, à assumer de se placer du côté du pouvoir, à souligner ce que les socialistes avaient fait de bien dans l’exercice concret du pouvoir, plutôt qu’à enfoncer le clou des déceptions ou des échecs.
Nous avions un premier ministre intègre et j’entendais “tous pourris”. Il était à la tête d’un gouvernement qui a, entre autres, institué la couverture maladie universelle, le Pacs, la parité, qui a révolutionné le temps du travail et j’entendais “droite et gauche, c’est pareil”. Il part aujourd’hui avec une dignité rare en politique, et j’entends dire : “il se défile”, alors que la morale et le courage mots laissés aux réactionnaires, ou moqués exigent simplement qu’il laisse la place.
Or ce qui n’est pas pareil, c’est voter et ne pas voter. Ne pas voter, c’est se défiler. »
Marie Darrieussecq, écrivaine - Libération 26.04.02

Prétendre qu’on ne s’intéresse pas à la politique est de la connerie pure. La politique est l’affaire de toutes et tous ; c’est un pléonasme. Comment a-t-on pu oublier à ce point le sens des mots démocratie (gouvernement par le peuple) et république (chose publique) ? Dans une démocratie, c’est le peuple, c’est-à-dire nous, vous, tout le monde, qui est responsable. Quand le peuple démissionne...
Nous nous sommes désolidarisés des élus, les traitant lâchement de « politicards tous pourris », oubliant que nous avons le pouvoir (le droit, et aussi le devoir) de les choisir. Nous partons à la pêche, à la chasse, laissons la place vacante, et, en bons moutons de Panurge, laissons le soin aux autres de mener la barque et nous nous étonnons que le loup soit entré dans la bergerie ! Quelle mauvaise foi !
À force de tourner le dos à la chose publique, on na pas vu l’ennemi juré de la république faire son entrée en scène. Au royaume des aveugles, désormais, le borgne fait führer.

Tous responsables !

Dans cette affaire, nous sommes tous responsables. Non pas tant d’avoir préféré aller à la pêche, ni même d’avoir confondu suffrage universel et loterie nationale, mais responsables de notre démission. Par notre désintérêt manifeste, boudeur, par notre désengagement politique infantile, nous jouons avec la chose publique. C’est carnaval : le fou gouverne à la place du roi, comme c’est marrant !

Encore une fois, nous avons oublié qu’il y a avait une nuance entre engagement politique et militantisme fanatique. Nous avons préféré ne pas nous prononcer, ne pas choisir, et laisser les autres décider pour nous (quels autres ?!?), mettant ainsi en jeu notre liberté. Or la vraie liberté, c’est de choisir.

Et c’est bien ce que trahit ce regain de positionnement de dernière minute (après coup, c’est si facile !) : des individus, des institutions, habituellement pudiques ou d’une parfaite neutralité politique, se réveillent et prennent soudain position.
S’il est effectivement urgent d’appeler à faire barrage à l’extrême-droite, de se secouer pour défendre notre chère liberté menacée, plus urgent encore, et plus crucial est le questionnement de notre défilement, celui-là même qui a laissé place à ce qui, je l’espère, ne sera rien qu’une menace, qu’un signal d’alarme tiré.

Je ne prenais pas la politique au sérieux, ou du moins, la considérais avec distance, ne me sentant pas bien placée, pas suffisamment érudite, pour avoir mon mot à dire, et je faisais naïvement, aveuglement confiance, (à qui ? à quoi ?). J’avais oublié que j’étais, comme tout le monde, citoyenne. On ne m’y reprendra plus.

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Vos commentaires

  • Le 18 novembre 2014 à 14:22, par Djaiz Jackson En réponse à : Tous fachos ? tous pourris ? tous responsables !

    Bonjour
    J’ai beaucoup aimé cet article. Pourquoi ? Grand dieu mais parce que c’est bourré de bon sens et que je n’ai pas l’impression que cela sert à nous faire changer de bord même si la « France » (oui c’est tout dire et rien dire : certaines institutions et responsabilités attenantes à la tâche de citoyen) par la responsabilité de tous est en roue libre et que le navire tangue (haa à force de nous mener en bateau !) Le questionnement automatico-personnel qui se présente et qui devrait être fait par tous est convaincant. Je fais bien évidemment parti de ces personnes qui se désengage de la politique (bien que très intéressé aux premiers abords par la culture citoyenne) car effrayer par des discours racoleurs, prophétistes et auto-satisfaisant à l’extrême indécence. Sortir de cette indolence, qui nous mine et nous atteint, tous n’est pas facile, mais le bien-pensant de circonstance conjuguer à la politesse de mise nous obstrue déjà dans les relations au quotidien. Voilà j’ai écrit plus que prévu mais c’est vrai ça me tient à cœur. Posons-nous les bonnes questions au lieu de passer son temps à se dire anti facho et pourtant suporter capitaliste, en effet. Equivoque ambivalente quand tu nous tiens…
    Merci, Jeremy Aix-en-provence

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