Des geeks barbus aux RMLL 2010

Du stéréotype du geek et des femmes dans le logiciel libre

23 juillet 2010,
par Romy Têtue

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On m’avait prévenue : « Tu verras, les RMLL, ce sont des rangées de barbus en grosses sandales à chaussettes et tee-shirts noirs arborant l’effigie de leur mascotte, voutés sur les écrans noirs, bardés de lignes de commande vertes fluo, de leurs ordis couverts d’autocollants bariolés et qui oublient de se laver si bien que ça pue le gnou dans les salles… » Plus l’événement approchait, plus je concevais d’appréhension face au portrait peu ragoûtant que me dressaient celleux qui témoignaient des RMLL précédentes de Nantes et Mont-de-Marsan. Je venais dans l’intention d’échanger avec d’autres sur bien des sujets passionnants mais je n’avais pas envie de me retrouver perdue au milieu d’autistes — pardon pour la caricature ; qu’on me faisait — incapables de faire autre chose que pisser du code !

Décidée à ouvrir l’œil...

Pour ne rien arranger à mon appréhension, je venais de découvrir une statistique affligeante : seulement 6 % de femmes dans le logiciel libre [*]… alors qu’elles sont prés d’un tiers dans le logiciel propriétaire ! La claque ! Quelle honte ! Je m’attendais tellement à l’inverse dans le monde libre, qui se veut innovant, solidaire et porteur de valeurs d’ouverture ! Mais qu’à donc cet univers pour connaître un si cuisant échec de mixité ?

J’étais en fin de compte assez effrayée. Mais aussi curieuse, décidée à bien observer la faune des RMLL, redoutant d’y reconnaître le stéréotype annoncé… J’ai donc renoncé à la petite robe, pourtant idéale par ce temps caniculaire, pour préférer une tenue passe-partout, c’est-à-dire sans décolleté, épaules couvertes, pantalon court et sandales confortables, de façon à passer suffisamment inaperçue parmi les geeks et pouvoir les observer sereinement.

Première constatation : il n’était pas nécessaire de me travestir ainsi. Le public des RMLL est suffisamment nombreux et divers pour que j’y sois comme moi-même. Les femmes sont présentes, elles-mêmes variées, depuis la rondouillette habillée d’une robe kaki façon Hamster Jovial jusqu’à la minette dos nu sur caleçon moulant, en passant par la jolie robe fleurie portée avec des hauts talons et le déguisement de viking avec casque à cornes qui a fini par couvrir la tête du bébé porté à bras. Les femmes sont certes minoritaires, mais je dirais à vue de pif entre 10 % et 20 %. Elles ne semblaient pas cantonnées à certaines places : dans l’allée des associations, j’en ai vu autant de part et d’autre des stands, renseignant et se renseignant comme n’importe qui. Elles étaient aussi oratrices. Je n’ai pas pu constater de flagrante différence de traitement ou de comportement. Bref, pas de discrimination visible. Les discriminations qui causent cette minorité féminine sont donc invisibles.

De purs esprits : asexués et désincarnés

Pour la première conf, j’ai compté 21 personnes dans la salle dont 2 filles, pas trop de barbus, 1 seul barbu-chevelu, 7 ordis ouverts, manifestement aucun Mac, 3 accros à leur smartphone, 7 polos (dont 4 à rayures horizontales) un peu plus de tee-shirt et seulement 2 chemises. À la fin de la matinée : environ 65 personnes, dont 5 filles, 1 dizaine de vrais barbus, autant de chevelus, 1 seul beau gosse draguable, autant de polos ringards que de tee-shirts... Qu’en conclure ? J’ai fait le tour d’autres salles, dans d’autres bâtiments, pour constater que c’était semblable, y compris du côté des « admin’sys » réputés bien hard. J’ai donc cessé de compter. Le contexte est avant tout très étudiant : échanges passionnés sur le campus de Bordeaux, comme entre CM et TD. Je remarque pas mal de polos cheap à rayures horizontales de collégien — c’est tellement à la mode que c’est à portée de bourse d’étudiant fauché — mais il y a surtout beaucoup de tee-shirts, dont quelques uns sont porteurs de messages et mascottes et j’ai même vu un couple hétéro porter le même débardeur noir pareillement estampillé. J’ai toujours regretté qu’il n’existe pas, ou si peu, de coupes féminines parmi les fringues geekes, car j’en porterais volontiers.

Par contre, j’ai été plusieurs fois surprise de me tromper sur le sexe : vue de dos certaines assemblées me semblaient, au premier coup d’œil, raisonnablement mixtes, comptant autant de cheveux longs que courts. Il y a aux RMLL une proportion plus élevée qu’ailleurs de cheveux longs masculins, souvent laissés filasses et sans soin ou simplement attachés en queue de cheval, très peu de dreads, mais aussi de magnifiques chevelures ! De face, les silhouettes sont parfois aussi trompeuses car beaucoup, trop nombreux pour que ce soit insignifiant, présentent un renflement à la poitrine. Adipomastie liée à la sédentarité de l’activité informatique ? Ou gynécomastie causée par la consommation abusive de cannabis ? Très intrigant…

Certains, trop pour que ce soit ignorable, ne connaissent pas le mouchoir et reniflent bruyamment en fond de salle, ponctuant désagréablement l’intéressante conf sur l’accès aux bases NoSql en Python. Cette façon qu’ont certains de déléguer le support corporel à l’entourage, se contentant de n’être que purs esprits, me répugne. Pour les prochaines RMLL, prévoyez de distribuer des paquets de kleenex à l’entrée des salles, SVP !

Geeks du monde libre, qui lave vos chaussettes ?

Lorsqu’on est née femme, l’on sait très bien ce que cela sous-entend. L’on sent confusément que derrière chaque « esprit » se cache un support technique, plus précisément logistique et corporel, qui rend possible cette apparente désincarnation : généralement du féminin servile, des mères qui lavent les chaussettes sales, des cantinières qui préparent la bouffe, des petites copines qui tiennent la maison pendant que le geek code et invente le monde libre, et quelques développeuses égarées qui fourniront de quoi se moucher si nécessaire, ce qui évite d’avoir à y penser. L’on se méfie donc. L’on reste à l’écart pour ne pas se lier d’amitié au risque d’entamer son intégrité en effectuant, par habitude ou par affection, ces tâches délaissées par les geeks qui sont nos copains, celles des soins corporels, pour lesquels les femmes sont prétendument si naturellement douées.

Tout compte fait, ce n’est pas pire qu’ailleurs, les geeks s’illustrant autant que d’autres hommes par leur manque d’altruisme qui confine parfois au mépris, comme l’exprimait l’un des auditeurs, en voyant un troupeau entrer bruyamment dans une salle, sans respect pour l’orateur qui y finissait sa conférence. Mon observation n’apporte pas d’explication à la très faible présence des femmes dans le logiciel libre et ne confirme pas le stéréotype, du moins pas tel qu’annoncé, mais dévoile un mépris de l’incarnation : le corps semble oublié, non supporté, au profit de l’esprit.


Cet article ne parle pas du plaisir que j’ai eu de participer à ces rencontres ni de tout ce qu’elles portent d’enthousiasmant, pardon — l’un n’empêche pas l’autre. Quand même, 6 % seulement [*], merde quoi !

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Vos commentaires

  • Le 12 juillet 2010 à 23:43, par quote En réponse à : Des geeks poilus aux RMLL 2010

    Enfin, vous avez compris qu’en tant que femme active dans diverse communautés libristes, je ne me suis absolument pas identifiée à l’image qu’on m’en a donnée.
    Il y a un problème de présence féminine dans le monde du Logiciel Libre, nier cette évidence serait mentir ou au mieux, faire preuve de mauvaise foi extrême. De là à compiler un tas de stéréotypes et préjugés et arroser le tout avec une très forte dose de misandrie... Je trouve déplorable et dommageable que des données chiffrées vérifiables servent de base à des conclusions fantaisistes.

    Lire la suite de ce compte-rendu de la conférence de Perline : Communauté Les femmes et le logiciel libre : retours d’une conférence des RMLL, par Malicia, le 12/07/10

  • Le 8 février 2012 à 17:21, par ? En réponse à : Des geeks poilus aux RMLL 2010

    Très bon article, j’ai beaucoup rit, le style est humoristique mais pose de vraies questions.
    Bon boulot.

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