Star d’UX ?

6 septembre 2017,
par Romy Têtue


Pourquoi ce jeu de mot est nullissime ? Cela m’attriste qu’il faille l’expliquer, qui plus est à des professionnel·les de l’UX…

Il arrive, quand je me présente, qu’on me réponde « ah je vois, t’es une star d’UX ! », avec un air de connivence enjouée, persuadé d’avoir eu un bon mot — en jouant sur l’homophonie avec « star du X » pour celleux qui n’auraient pas compris. Vraiment, tu trouves drôle de me comparer à une star du X ? Ok, je sais que tu blagues. Mais… non. Merci, sans façon.

Star d’UX ?

Oui, il y a vraiment des gens qui font cette blague. Le jeu de mot est courant et la plupart le perpétuent par réflexe mimétique. Il a même pignon sur rue, puisqu’il existe un meetup « Star d’UX » qui donne rendez-vous à « tous les UXiens de Paris » (mais pas les UXiennes ; vu l’humour, le contraire eût été étonnant) avec un descriptif qui joue sur l’ambiguïté, l’objectif annoncé étant « surtout de passer un bon moment » pour finir la soirée « dans une ambiance détendu » (sic)… et peut-être très libertine ? Y était à gagner un tee-shirt « star d’UX » qui, paraît-il, a fait fureur.

L’agence à l’initiative de cela, la fameuse UX Republic, file la métaphore jusque dans son recrutement, ainsi relayé sur twitter : « Toi aussi tu veux devenir une #starDux alors rejoint nous demain » (sic). Le tout est étiqueté de ce hashtag désormais populaire qui se décompose aussi bien en « star d’UX » que « star du X », au summum de l’ambivalence.

« Nous cherchons toujours des talents : devenez une star d'UX »

Elle n’est pas la seule, puisque NUxDe (notez le jeu de mot avec l’anglais nude qui signifie « nu ») propose en page d’accueil de devenir « un véritable acteur d’UX » et de « booster votre business d’UX » tandis que l’agence La Fille se vente : « Ici on a une star d’UX ».

Dans les blogs, ici et là, l’on relate avoir pu écouter la conférence d’une « star d’UX » tandis que d’autres s’affichent fièrement « star d’UX » dans leurs mini-bio d’équipe projet, d’agence web ou de portfolios de freelance, jusque dans leur CV, y compris sur LinkedIn, donnant suite à la blague déjà éculée qui traîne dans les compils d’humour geek des forums estudiantins : « Papa, Maman, c’est décidé, je veux devenir une star d’UX ! » Mouhaha, comme c’est drôle. Non.

La star, c’est l’autre

Ce jeu de mot est si courant qu’il vous semble convivial et bienvenu de le sortir en société. Pourquoi c’est nullissime ? Cela m’attriste vraiment qu’il faille l’expliquer, qui plus est à des professionnel·les de l’UX…

Ça manque d’altruisme…

Qu’on le veille ou non, en faisant référence à ses stars et donc aux films dans lesquels elles tournent, ce jeu de mot convoque la culture du porno. Et, quoiqu’on en pense, qu’on soit puritain·e ou porn-addict, ce n’est pas une référence unanimement partagée.

En effet (regardons côté users, puisque c’est notre métier), si beaucoup en ont vu une fois dans leur vie, la grande majorité des personnes n’en consomme pas. Y faire référence n’est donc pas propre à fédérer largement. Pas très open, comme humour. Au contraire. Puisque la majorité, peut-être silencieuse certes, n’est pas de connivence. Imposer cette référence ne tient pas compte des autres, de la diversité des goûts et des vécus. Ça manque d’altruisme, encore plus d’empathie, qualités pourtant essentielles en UX.

Pire : c’est sexiste

Conscient ou pas, le but est ici de cultiver un entre soi masculin — puisque ce sont très majoritairement les hommes qui consomment du porn — typique de la culture geek restée très potache. Ça participe du sexisme ambiant qui nous rebat les oreilles. Bingo. Tu te croyais fun ? tu viens de cocher la case « gros beauf relou ». Si ce n’est pire.

C’est tellement dépassé…

Vous croyez-vous encore au collège ? où plus les propos sont salaces, plus leur auteur est puceau, victime de cette formidable poussée d’hormones qui place les fantasmes sexuels au premier plan, les faisant éructer à n’importe quel moment. Puisqu’il est question d’humour, permettez que l’on rit aussi : comme me le faisait remarquer une copine à propos de ceux-là qui pratiquent cet humour déplacé, « tant que tu n’y choisis pas tes amants… tu t’évitera une mauvaise expérience utilisatrice, mouhaha ! » Certes.

Je préfère effectivement la compagnie des hommes adultes. Y compris professionnellement : je préfère échanger avec des pairs compétents que perdre ainsi mon temps en gamineries. En plus, cette blague, tellement d’autres l’on faite avant vous : so old ! Et si, encore sous le choc de vos premiers visionnages pornographiques, vous ne parvenez pas à cesser de continuer d’en parler à l’âge adulte, à tout propos et à tout le monde, pensez à consulter. Sincèrement. Ce n’est pas parce que beaucoup le font aussi que c’est bon signe. Gardez ça pour vous. Grandissez.

Ça décrédibilise le métier

Ce jeu de mot trahit surtout que le porn vous est familier — que vous en soyez consommateur ou pas — au point d’y faire publiquement référence sans gène aucune. Ahem, avez-vous vraiment besoin de cela pour vous démarquer ? Sur le terrain professionnel ? N’avez-vous pas d’autres qualités à mettre en avant ? C’est navrant.

Croyez-vous sérieusement que cela incite à vous faire professionnellement confiance ? Y’a pas mieux pour se faire passer pour des branleurs qui jouent avec des crayons et des post-it. Bravo !

La diffusion de cette blague en ligne jusque dans le recrutement est symptomatique d’une époque où l’on ferait n’importe quoi pour faire parler de soi, où même le bad buzz est fun, où rire de tout est cool, où le cynisme adulescent s’érige en art de vivre. On aurait pu s’attendre à moins de bassesse marketeuse et à davantage l’altruisme et de bienveillance dans le milieu UX, non ?

La star, c’est l’autre

Cet humour est aux antipodes de ce qui fait un bon UX, c’est-à-dire la bienveillance et la neutralité. La star, ce n’est pas le designer UX. Bien au contraire : sa posture requiert discrétion, à l’écoute des utilisateurices. Comme disait très justement Antoine Pezé, dans notre métier, « la star, c’est l’autre » (in Éloge de l’écoute active : tout savoir sur les interviews emphatiques). Il précise : « nous ne savons rien et nous nous taisons ». Bref, si vous rêviez d’être une star, on vous aura menti : mieux vaut choisir un autre métier. Merci.

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