Programmer ma radio… ou l’écouter ?

RTFM vs DIY

8 octobre 2013, 6 août,
par Romy Têtue

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Je me souviens de ma grand-mère paternelle, à laquelle la famille avait offert une chaîne Hi Fi, pour remplacer son vieil appareil défaillant. On ne s’était pas fichue d’elle : la grand-mère, on l’aimait bien, alors on lui avait offert du beau matériel. Pas trop de pointe, mais de qualité.

Résultat ? elle ne pouvait plus écouter de musique. À chaque fois que nous lui rendions visite, elle me demandait de tripatouiller sa chaîne pour mettre enfin de la musique. J’étais enfant, et ma jeune génération était familière de tous ces appareils, curieuse d’en découvrir le fonctionnement, excitée par la technologie qui envahissait alors notre quotidien. Je pressais les boutons et exécutais les actions dans l’ordre nécessaire pour satisfaire son désir, avec une facilité pour elle déconcertante. Elle ne savait pas glisser un CD dans l’appareil. Geste pourtant simple. Plusieurs fois je lui expliquais, en m’étonnant qu’elle ne retienne pas. La chaîne était certes pourvue de plus de fonctionnalités qu’elle n’en avait besoin, mais il suffisait de retenir les quelques commandes utiles. Je finis par comprendre que la façade boutonneuse de l’appareil avait sur elle un effet répulsif : trop de complexité apparente, des légendes trop petites, pour elle incompréhensibles. Si bien qu’elle avait fini par renoncer à comprendre cet appareil arrogant de complexité. Débauche de technologie, pour elle qui n’avait besoin que d’écouter sa radio préférée et mettre un disque de temps en temps. Je rédigeais un petit mode d’emploi, plaçais des autocollants numérotés sur l’appareil, mais en vain. Entre temps, mes petits cousins passaient, qui « détraquaient tout ».

Ma grand-mère n’est plus. Mais je pense à elle chaque fois que je manipule ma chaîne Hi Fi. Moderne, pas trop de pointe et même déjà un peu dépassée, mais de qualité satisfaisante. Elle peut mémoriser une quantité impressionnante de fréquences radio — « 32 stations préréglées » précise le manuel ! —, me permettant d’en changer au gré de mes envies. J’ai donc programmé mes radios habituelles, à peine cinq, dans mon ordre de préférence d’écoute : France Culture, France Info, FIP, Radio Nova…

Mais je perds cette programmation à chaque coupure de courant ou déplacement de la chaîne. Au dernier déménagement, je n’ai pas su refaire cette programmation. Ou plus précisément, j’en ai eu marre de devoir relire, encore une fois, les 24 pages du manuel, pas suffisamment explicites pour que l’astuce soit mémorisable, pas suffisamment simples pour la retrouver rapidement. Marre d’essayer, d’échouer, d’essayer encore, de chercher, jusqu’à trouver. Je reste donc bloquée sur une seule fréquence et je peste dès qu’un ami de passage vient à en changer le réglage. Ma télécommande est pourvue de 33 touches, sans compter les combinaisons qui en démultiplient les possibilités, mais je n’en utilise que deux. Je n’écoute plus de CD, parce que je peux en programmer cinq et que c’est trop. Programmer, toujours programmer… Je n’ai pas encore l’âge de ma grand-mère. Je pourrais faire l’effort, mais zut ! je suis lasse de ces appareils compliqués, qui en font plus que je n’ai besoin et pour lesquels l’étude d’un manuel s’avère nécessaire ! S’il faut un mode d’emploi, c’est que l’ergonomie du truc est ratée. J’ai cherché un remplaçant en magasin, espérant découvrir quelque nouveauté dont l’ergonomie me conviendrait mieux, plus simple d’usage, mais les chaînes actuelles ne semblent pas moins complexes.

Je vais finir par faire comme mon grand-père maternel, qui avait disposé plusieurs petits postes radio, un dans chaque pièce. Des appareils très simples, chacun calé sur la fréquence qu’il aimait écouter selon qu’il était à l’atelier ou à la cuisine. Il lui suffisait de presser le bouton — un seul bouton — pour aussitôt entendre les informations ou la musique qu’il aimait. Mon grand-père, ce type génial ! J’aime la simplicité du geste et la liberté d’esprit qui en résulte, à l’opposé de ma chaîne Hi Fi, certes multifonctions, mais qui monopolise un temps mon cerveau pour sa compréhension. Qui osera prétendre qu’il est aussi simple de retrouver le bon bouton parmi les 33 de ma télécommande, que de presser l’unique bouton d’un petit poste ?

Il en va de même en informatique, où je n’aime pas non plus les machines et logiciels qui réclament de lire des pages et des pages de documentation avant de pouvoir en jouir. Je reste aisément sur une vieille machine et ses vieux softs, tant qu’ils me satisfont, sans courir après les nouveautés. Et je n’aime pas les amis qui veulent changer mon système d’exploitation pour un « mieux », si « libre » soit-il, ni les petits neveux geeks qui ne cessent de migrer vers les dernières versions et veulent tout me « mettre à jour », ni les collègues qui se moquent de mon vieux téléphone, pour vanter les fonctionnalités des leurs, derniers modèles… Quel sens a cette course en avant ? Après quoi courrez-vous tous ainsi ?


Lire aussi : Le numérique personnel étendu, par Alexis, novembre 2011

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Vos commentaires

  • Le 6 août à 12:05, par Greg En réponse à : Programmer ma radio… ou l’écouter ?

    Bel article, la course en avant nous entraîne qu’on le veuille ou non. Je m’apprête à changer mon vieux téléphone portable qui a 10 ans pour un smartphone, non pas qu’il ne réponde plus à mes besoins (téléphoner et envoyer des sms), mais parce que je ne peux pas lire la moitié des messages / images / applis que je reçois. Et aussi un peu peut-être pour éviter le regard condescendant de ceux qui ont fait un crédit pour se payer le dernier iphone :/

  • Le 6 août à 12:17, par Franck En réponse à : Programmer ma radio… ou l’écouter ?

    Suis d’ac ! A minima pour tous les appareils que je n’utilisent pas quotidiennement.

  • Le 7 août à 11:51, par Nico En réponse à : Programmer ma radio… ou l’écouter ?

    Je pense qu’en se posant la question de la réelle utilité de tout cela, on s’évite bien des trucs inutiles. J’ai rien contre le dernier de Samsung, mais l’option « la vidéo s’arrête quand on tourne la tête », était-ce vraiment indispensable ? :)

    Pour ma part, je n’ai pas de smartphone simplement parce que j’ai juste besoin d’un téléphone tout simple et solide (je le fais souvent tomber, et je ne m’en sers quasiment jamais).

    Idem au changement de télé, j’ai apprécié qu’elle soit vraiment très simple à utiliser (une Philips pour ne pas la nommer).

    Et puis, les modes au boulot… quand les pré-processeurs sont arrivés, j’ai dit que dans certains cas, c’était beaucoup trop compliqué pour mes besoins et que certaines fonctions se faisaient à la main en 20s en Vanilla CSS. On m’a pris pour un con, et finalement, je vois pas mal de gens qui en arrivent au même constat deux ans après. Certains trucs sont tellement éloignés de la réalité de la production…

  • Le 8 août à 08:42, par Romy Têtue En réponse à : Programmer ma radio… ou l’écouter ?

    Dans le fameux Guide du voyageur galactique (1979) de Douglas Adams, l’on peut lire, au début du chapitre 12 :

    « L’appareil se révélait d’un maniement plutôt délicat : des années durant, on avait manipulé la radio en pressant des boutons et en tournant des cadrans ; puis, avec l’évolution technique, on était passé aux touches microsensibles qu’il vous suffit d’effleurer du bout des doigts ; à présent, vous n’aviez plus qu’à faire un vague signe de la main dans la direction approximative de l’appareil et à espérer. Certes, cela vous épargnait pas mal d’efforts musculaires mais c’était également synonyme d’une immobilité crispante et forcée si l’on voulait rester à l’écoute du même programme. »

  • Le 3 novembre à 12:15, par 1138 En réponse à : Programmer ma radio… ou l’écouter ?

    Je finis par comprendre que la façade boutonneuse de l’appareil avait sur elle un effet répulsif : trop de complexité apparente, des légendes trop petites, pour elle incompréhensibles.


    Ça me fait penser à une situation similaire, avec mon père, à qui j’expliquais d’appuyer sur « Play », avant de me rendre compte qu’il n’était écrit « Play » nulle part : par mon expérience, j’avais associé le pictogramme ► au nom de la touche.

    Si cette touche est relativement explicite (d’autant qu’elle est souvent plus grande), d’autres touches ne le sont nullement. Ainsi, en quoi un carré plein est-il explicite pour « Stop » ? Idem pour « Pause » et autres, pour les boutons de couleur pour la manipulation de fenêtres sur Mac OSX, pour le retour en page d’accueil d’un site possible uniquement en cliquant sur le logo en haut, etc.

    L’affordance d’un objet dépend de l’expérience de l’utilisateur et, en tant que concepteur, on peut parfois trop se baser (même inconsciemment) sur ce qu’on croit acquis.

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