Pourquoi si peu de femmes dans le numérique ?

12 octobre 2013,
par Romy Têtue

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Pourquoi si peu de femmes dans les métiers du numérique ? Mais pourquoi ne pose-t-on pas les bonnes questions ?

J’ai assisté cette semaine à plusieurs échanges [1] sur la place des femmes dans le milieu informatique, en particulier dans les cursus d’études dédiés. Plusieurs questions se posent alors… dont la récurrence m’interroge.

— Pourquoi y’a-t-il si peu de femmes dans les métiers du numérique ?

Depuis que je suis dans le métier, cette question revient comme un marronnier d’année en année, chaque fois que l’on s’intéresse aux femmes, effectivement peu nombreuses. Mais je m’étonne qu’on en soit encore à se poser cette question, comme si on ne savait toujours pas y répondre. Car des réponses sont déjà formulées, pointant les comportements et les stéréotypes du milieu. Pourquoi ne sont-elles pas entendues ?

Qu’on en soit encore à se poser cette question, dans ce milieu de gros cerveaux (de devs, d’ingé, de codeurs) me fait sérieusement douter : soit de leur compétence à résoudre des problèmes, soit de leur bonne volonté. Autre hypothèse moins trollesque, le milieu manque peut-être réellement de compétences humaines — formation aux sciences humaines ou simple sensibilité altruiste — pour réfléchir à une problématique qui est avant tout sociale. Leurs cursus scientifiques ne nécessitent pas beaucoup de bases en humanités ou en sciences sociales, alors ils grandissent complètement non-équipés d’outils pour penser la société de façon critique, et complètement inconscients de la façon dont les structures sociales influencent la vie de tout le monde — et ça leur est particulièrement invisible en tant qu’hommes majoritairement blancs, de classe moyenne, hétérosexuels, à qui l’ont dit que leur expérience et leur identité représente la norme. [2]

Enfin, cette question, par sa formulation, focalise sur les femmes, comme si c’était là le problème, occultant son pendant : pourquoi y a-t-il tellement plus d’hommes que de femmes ? C’est-à-dire quels sont les mécanismes qui privilégient cette prédominance d’hommes (blancs, hétéros, etc.) ?

— Pourquoi les femmes ne sont-elles pas attirées par le milieu ?

En présupposant que ce sont les femmes qui ne sont pas attirées, cette question est biaisée. C’est croire que le problème est en elles, sans voir qu’il leur est extérieur, systémique. Cela évite de se poser la bonne question : pourquoi ce milieu n’est-il pas attirant ? Pourquoi n’attire-t-il pas davantage de diversité ?

J’étais douée en maths et je pratiquais l’informatique. Évidemment attirée par ces activités qui m’étaient plaisantes, j’ai pourtant préféré m’orienter vers d’autres études, où la mixité était meilleure, continuant de pratiquer par loisir. Ce n’est donc pas un problème d’attirance, mais de milieu, qui ne m’apparaissait pas comme fréquentable.

Et puisqu’il atteint un tel score de non mixité, comment ce milieu réussit-il à défavoriser la mixité ? Ce à quoi répond ce témoignage, parmi d’autres, d’une étudiante d’Epitech, qui pointe que le problème n’est pas tant l’environnement très majoritairement masculin que les stigmatisations de la différence qu’elle représente, en tant que femme, y compris de la part des enseignants eux-mêmes. Réussir un exercice lui valait un « pas mal pour une fille ! » Elle a abandonné en 4e année, c’est-à-dire en fin de cursus : « j’en ai eu marre, des réflexions, même de la direction. J’ai arrêté. Y’a plus aucune fille maintenant. » Cette école compte seulement 4,2 % d’étudiantes.

Ce ne sont pas tant les filles qui « ne sont pas attirées » que l’école qui les décourage, les poussant à l’abandon. Pourquoi continue-t-on de s’inquiéter de l’abandon des femmes et si peu des mécanismes d’exclusion ? Comment lutter contre cette exclusion ? Il faut rappeler que les grandes écoles françaises n’ont commencé à ouvrir leur portes aux femmes que depuis quelques générations et que la mixité n’y est encore que balbutiante. Pourquoi est-ce si lent ? Pourquoi, au lieu d’interroger sans cesse l’intérêt des femmes pour ces métiers, ne travaille-t-on pas davantage à l’élaboration de cette mixité ?

— Y’a-t’il une différence de cerveau ?

À chaque fois, il se trouve un type pour aborder cette fausse question, la plupart du temps dans le public, systématiquement un homme. Comme la précédente, en pire, cette question se focalise sur la femme, cherchant des explications en elle, dans sa nature, sans questionner le milieu.

S’appuyer sur la différence biologique témoigne d’un point de vue archaïque, d’autant plus qu’il concerne le cerveau dont les études scientifiques invalident ce vieux préjugé sexiste. En effet, il n’y a pas de différence, « il est impossible de deviner si un cerveau appartient à un homme ou une femme ».

Invoquer la différence biologique, ici cérébrale, ouvre la porte aux stéréotypes justifiant la discrimination à l’œuvre. C’est réfléchir avec des idées reçues, sans beaucoup se servir de son cerveau… Et au lieu de réfléchir ensemble, on perd son temps à répondre à ces gros trolls. Le pire, c’est encore que cette question soit souvent posée avec sincérité. Au secours…

— Comment encourager les femmes à faire le choix de l’informatique ?

J’ai découvert Simplon.co, qui propose des ateliers d’initiation à la programmation aux garçons et filles. Car les stéréotypes jouent encore un grand rôle dans l’éducation des enfants, conditionnant leur choix d’orientation. C’est un problème bien identifié, pour lequel diverses actions de sensibilisation sont mises en œuvre pour favoriser l’éveil des filles aux carrières scientifiques mais aussi informer les parents et professeurs dans cette orientation. Super !

Mais peut-on orienter les filles vers ces études, sans se préoccuper du sexisme qui y règne ? Kwame Yamgnane, directeur général adjoint de l’École 42, assure avoir conscience du problème que représente ce milieu « chargé de testostérone » et témoigne de l’attention particulière que l’école porte consécutivement aux filles. Que fait l’école ? une sensibilisation des élèves au savoir-vivre en mixité ? C’est ce qui serait logique. Mais non. Elle convoque les filles. Pourquoi elles seules ? Pour leur dire niaisement : « s’il y a un problème, avertissez-nous ».

Avoir conscience des risques, mais attendre les problèmes, sans anticiper, ni les éviter, relève de l’irresponsabilité ! Le plus étonnant, pour moi, fut encore qu’on l’applaudisse. Car cette « action en faveur des filles » n’en est pas une et n’empêche en rien l’expression du sexisme, tel que le troll à base d’images porno et la délation de celle qui est « trop jolie pour programmer » dont témoignait il y a peu une des élèves de l’école, Laurène Castor dans « 42 : les chroniques d’une noyée ». Jusqu’à l’agression sexuelle d’une autre élève dont je reçus ensuite témoignage. La victime a dû abandonner le cursus, tandis que l’auteur des faits poursuit le sien sans être inquiété. Pouf, magie, encore une fille de moins. En conclusion, cette posture purement déclarative de l’École 42 lui permet de se faire bien voir à peu de frais, sans devoir faire l’effort réel d’améliorer la situation. Bonne conscience et effet de com.

— Comment améliorer la visibilité des femmes du milieu ?

Si elles sont une poignée, elles existent néanmoins, mais sont peu visibles. C’est logique : elles sont noyées dans la masse, masculine. Dès lors, on traque les exceptions, les rares qui en sont, les collectionnant dans des annuaires et des galeries photo comme « Quelques femmes du numérique ». On exhibe celles qui ont réussi, en « role model ». Ces dernières témoignent de leur parcours où généralement elles « ne voient pas le problème » comme celle-ci qui, ayant grandi dans une fratie majoritairement masculine, dit n’être pas gênée par la rudesse ni la vulgarité des développeurs. Et tout le monde applaudit l’arbre qui cache la forêt.

Qui se souvient que la personne qui inventa les prémisses du code informatique était une femme ? Pourquoi cela nous échappe-t-il ? S’il manque effectivement de modèles féminins auxquels s’identifier, ces témoignages de « celles qui ont réussi » sans percevoir le sexisme ambiant me semblent totalement inutiles pour les intéressées, c’est-à-dire celles qui galérent d’être en butte au sexisme : ça ne les aide pas à le surmonter, si tant est que celui-ci soit surmontable à l’échelle individuelle.

Focaliser sur les femmes évite de voir le problème

Outre leur récurrence, ces questions ont en commun d’être focalisées sur les femmes — et non le milieu —, comme si c’était là le problème. C’est mal énoncer le problème et donc se donner peu de chance de le résoudre. Pour un peu, ce serait de leur faute : pas attirées, manquant de confiance en elles, voire de capacités cérébrales…

Tant que vous continuez de vous demander pourquoi il y a si peu de femmes dans les métiers du numérique, vous ne prenez pas le risque d’y changer quoique ce soit, et ces questions peuvent continuer de tourner en boucle longtemps dans les débats et tables rondes sur le sujet qui me donnent l’impression de tourner autour du pot, sans trop y toucher, juste pour se donner bonne conscience…

Ce ne sont pas les femmes qu’il faut encourager, attirer, rendre visibles, etc. mais la mixité et la diversité qu’il faut développer. Autrement dit, c’est moins sur les individus, ici les femmes, qu’il faut agir, que sur le milieu, le groupe social, le système. Car le problème, n’y est pas le manque de femmes, de noirs ou de pingouins de la mer baltique, mais la perpétuation d’un stéréotype, celui du geek mâle blanc hétéro, etc. et les codes sociaux qui l’entretiennent. N’est-il pas temps de se tourner vers le milieu pour demander : « bon alors les gars, c’est quoi votre problème ? Si on en causait ? »

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Vos commentaires

  • Le 18 mars 2015 à 14:31, par quote En réponse à : Pourquoi si peu de femmes dans le numérique ?

    Encourager les femmes à choisir les NTIC, sans questionner le milieu, c’est comme remplir un seau qui fuit :

    Plenty of programs now encourage girls and minorities to embrace technology at a young age. But amid all the publicity for those efforts, one truth is little discussed : Qualified women are leaving the tech industry in droves.
    Women in tech say filling the pipeline of talent won’t do much good if women keep quitting — it’s like trying to fill a leaking bucket.
    Why are women leaving the tech industry in droves ?, by Tracey Lien, LA Times, 22/02/2015.
  • Le 27 septembre 2016 à 17:09, par quote En réponse à : Pourquoi si peu de femmes dans le numérique ?

    Mais l’objectif de HeForShe est justement de prendre appui sur les hommes, majoritaires dans ce milieu, pour changer la donne. L’association E-mma s’inscrit totalement dans cette démarche : les élèves, filles et garçons, sont invité.e.s à participer, ensemble au changement. Un message clair : « Nous, 5%, ne pouvons pas réussir sans l’aide des hommes ».
    — Lire : Écoles du numérique : comment intégrer les femmes ?, par Marina Fabre, Les Nouvelles NEWS, 27/09/2016

  • Le 28 novembre 2016 à 23:03, par Romy Têtue En réponse à : Pourquoi si peu de femmes dans le numérique ?

    michel v réplique à juste titre : On peut aussi se poser la question inverse : pourquoi nous les hommes, on fait fuir celles qui essaient encore de travailler dans l’info ? à propos de cet énième article à mal poser la question : Pourquoi les femmes ont déserté l’informatique dans les 80’s

  • Le 11 juin à 21:13, par Romy Têtue En réponse à : Pourquoi si peu de femmes dans le numérique ?

    Tiens, même approche de l’ex-First Lady américaine, Michelle Obama, qui a exhorté les développeurs à faire une place aux femmes et aux personnes de couleur dans le domaine des technologies, rapporte CNN. Les filles fuient la technologie et la science. Cela a quelque chose à voir avec la manière dont on parle de ces sujets, a-t-elle commencé. Vous êtes plus intelligents que cela. Vous êtes meilleurs que cela, trouvons une solution ensemble. Nous devons le vouloir. Êtes-vous prêts ? Êtes-vous prêts à laisser les femmes s’asseoir à la même table que vous ? Alors faites de la place.

  • Le 16 novembre à 16:53, par Romy Têtue En réponse à : Pourquoi si peu de femmes dans le numérique ?

    Peu étonnant, vu l’irresponsabilité (pointée dans l’article ci-dessus) de l’équipe, l’école 42 est un enfer pour les étudiantes :

    « Les couloirs de l’école ressemblent à un vestiaire de football. Cette ambiance nous bouffe littéralement », lâche Mathilde (ce prénom a été modifié), étudiante à l’école 42. D’après plusieurs témoignages que nous avons recueillis, l’école d’informatique fondée en 2013 par Xavier Niel, avec la volonté louable d’offrir une pédagogie innovante d’apprentissage du code sans frais d’inscription, connaît en ses murs un sexisme pesant, alors que les femmes y représentent moins de 10 % de l’effectif.
    Porno, blagues et dragues lourdes... pas facile d’être une femme à l’école 42, par Marion Garreau et Marine Protais, L’Usine Nouvelle, 16/11/2017.

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