romy.tetue.net

Développement front et conception web
X-HTML, CSS, SPIP, sémantique et accessibilité


Permis de violer ?

13 juillet 2005,
par Romy Têtue


« Il est permis de violer l’histoire, affirmait Alexandre Dumas, à condition de lui faire un enfant. »

Ainsi débute le dernier éditorial du magazine Lire [1]. De quoi vous ôter l’envie de lire la suite et, surtout, vous donner celle d’aller jeter au feu les romans de Dumas [2] qui traînent encore dans la bibliothèque familiale.
À la seconde phrase, l’éditorialiste, jouant sur les termes de la citation — qui assimile l’histoire à une femme, qu’on aurait le droit de violer, le livre à l’enfant du viol — annonce la publication d’un roman inédit d’Alexandre le bienheureux comme l’un de ses plus beaux enfants. Ainsi Dumas serait un violeur (d’histoire), c’est-à-dire un écrivain.

Il est choquant que ces notions, devenues synonymes sous la plume d’un Dumas, soient ici reprises telles quelles, et qu’un de nos contemporains (l’éditorialiste, François Busnel, directeur de la rédaction du magazine) file la métaphore à sa suite, sans la moindre distance critique.
Cette phrase de Dumas a peut-être pu passer pour un trait d’esprit en un siècle où le mépris des femmes atteignait son comble [3]. Elle n’est reste pas moins symptomatique de ce mépris : elle est d’un machisme aujourd’hui insupportable.
Pourquoi choisir, parmi tous les écrits de Dumas, de citer de tels propos, aujourd’hui, où notre époque définit heureusement le viol comme un crime [4] ? Bien sûr, romanciers et éditorialistes s’en référent moins au code pénal qu’au dictionnaire, mais il me semblait qu’ils savaient aussi être sensibles à leur temps. Je doute que les lecteurs et lectrices qui connaissent l’une des si nombreuses victimes de viol [5] apprécient la réitération de ce « trait d’esprit » archaïque.
La rédaction de Lire fait-elle si peu de cas du sens des mots et de leur évolution ?

Il eut été plus judicieux de choisir une autre citation. Ou de la citer pour ce qu’elle est : un exemple de misogynie historique. On se donne bien la peine d’être plus précautionneux lorsqu’il s’agit de citer les écrivains qui ont tenus des propos antisémites ou racistes.

Fidèle lectrice de Lire, depuis plus de 10 ans, amoureuse des mots, j’apprécierais que le magazine apporte à sa prochaine publication quelque précision en réponse à mon indignation et évite à l’avenir ce genre de « maladresse » rédactionnelle. Et que nos auteurs soient plus vigilants, pour que le mot viol ne soit plus associé au mot permis.


Réaction évidemment envoyée à la rédaction du magazine, à la suite du réseau Encore Feministes !.


[1]  Lire n°337, été 2005. Vous pouvez lire ce texte sur le site : http://www.lire.fr/critique.asp/idC...

[2] Alexandre Dumas (1802-1870) : Illustre auteur dramatique et romancier français, auteur de nombreux romans dont Les Trois mousquetaires, Le comte de Monte-Cristo, La Reine Margot, Joseph Balsamo...

[3] Le code civil, élaboré au début du XIXème siècle sous l’influence de Napoléon Bonaparte, est un monument de misogynie. Considérées comme mineures, les femmes sont privées de droits juridiques, mises sous tutelle et circonscrites dans l’espace domestique. Infériorisées par de nombreux discours, elles sont assignées, au nom de la « nature », à l’exclusive fonction maternelle et à « l’honneur de faire des hommes ».

[4] Depuis 1980, la loi française apporte une définition précise du viol, crime passible de la Cour d’Assises (jusqu’alors la loi de 1832 s’appliquait encore). Incitation au crime (viol, meurtre) et propos sexistes sont également punis par la loi.

[5] L’enquête nationale de grande ampleur menée en 1999 (ENVEFF) indique qu’au moins 48 000 femmes sont violées chaque année en France. De plus, les grossesses résultant de viols ne sont pas aussi exceptionnelles qu’on le prétend, et on ne peut assimiler ces enfants à de glorieux "succès littéraires".

(Publicité)

Voter pour cet artice sur hellocoton.fr Netvibes Del.ico.us

Vos commentaires

  • Le 14 septembre 2005 à 02:58, par Romy Têtue Gravatar En réponse à : > À propos de la réponse de François Busnel

    La réponse de François Busnel (parue dans le courrier des lecteurs de Lire, sept.2005, p.6) me surprend. Ses excuses sont bienvenues, mais les propos qui les suivent m’interrogent :

    Je n’ai pas, comme vous l’écrivez, assimilé l’histoire à une femme qu’on peut violer et un livre à l’enfant résultant de ce viol.

    Se peut-il que ce directeur de rédaction, ignore ce qu’est une métaphore, une citation ? C’est bien Alexandre Dumas — et non pas celui qui le cite — qui, par sa métaphore, établit cette comparaison douteuse (se prendrait-il pour Dumas !?).
    F.Busnel n’a peut-être pas consciemment voulu produire cette assimilation, mais à relayer ces propos sans distance critique aucune, il semble les cautionner malgré lui. Mais je me répète. N’aurait-il donc pas compris le sens de mon courrier ?

    Doit-on expurger Dumas ? et puis quoi encore ! Serait-il parano ? censeur dans l’âme ?

    F.Busnel nous invite finalement à savoir raison garder. Et à ne pas surinterpréter une citation, fût-elle d’un autre temps. Et bien, justement, sans « surinterpréter », il convient au moins de re-contextualiser certaines citations, de les replacer dans leur temps, justement. On s’en donne bien la peine lorsqu’il s’agit des passages antisémites du Marchand de Venise de Shakespeare, ou encore de Platon justifiant l’esclavage. Jugerait-il cela déraisonnable ?

    Il semble que le sens de la citation, et ce qui la rend aujourd’hui inacceptable, lui échappe totalement (serait-il d’un autre temps ?) Faut-il vraiment rappeler que le sexisme mérite autant d’attention que le racisme ? La dignité des femmes, qui sont plus de la moitié de la population, vaut bien celle des minorités. En douterait-il ?

    Je reste perplexe...

Un message, un commentaire ?


Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d'abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n'oubliez pas d'indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom