Lignes de désir

et démarche UX

27 août,
par Romy Têtue


Sinueux est le chemin de l’UX design.

Souvent reproduite pour introduire au design d’expérience [*], l’image suivante illustre bien l’importance de la conception orientée utilisateur (UX design). L’on y voit une personne qui, au lieu d’emprunter le chemin prévu, à angle droit, préfère couper en diagonale, à travers la pelouse, comme bien d’autres avant elle, au point d’avoir tracé un sentier de terre battue.

Les urbanistes nomment ligne de désir ces sentiers graduellement tracés par érosion suite au passage répété de piétons, cyclistes ou animaux. Cela dénote un aménagement qui n’est pas pleinement adapté aux habitudes des usagers du lieu ou, dit autrement, une « interface » ne correspondant pas au « parcours utilisateur » ici constaté, un écart entre l’intention et la réalité. En conception logicielle, la notion de ligne de désir est employée pour décrire les actions réalisées par certains utilisateurs afin de contourner les limitations des interfaces qu’ils utilisent.

Comment éviter cela ? Certainement pas par une pancarte « pelouse interdite » : ça ne fonctionne pas. Plutôt qu’espérer que les gens ne la piétinent plus, mieux vaut déplacer la pelouse. Car l’usage l’emporte toujours. En effet, il est plus difficile de changer les humains que les choses. Il sera donc plus efficace de modifier l’interface, c’est-à-dire ici de corriger le tracé des allées.

Deux approches opposées : une ligne de désir interdite d’accès pour re-végétalisation (Brisbane, Australie) et une autre finalement pavée (Vancouver, Canada).

Mieux encore : concevoir utile dès le début. Savez-vous qu’en moyenne deux tiers des fonctionnalités d’un produit numérique ne sont pas utilisées ? À quoi bon paver de belles allées bien droites si les gens passent à côté ?

Une anecdote raconte qu’une grande université américaine fit appel à un architecte qui estima les trajectoires et affluences en fonction du nombre d’inscriptions aux cours et activités, des plannings, des distances entre les bâtiments, etc. pour en déduire l’emplacement et la largeur idéales des allées. Mais malgré tous ces calculs, les étudiants quittaient les allées et traçaient des lignes disgracieuses dans les pelouses…

Le comportement utilisateur n’est pas prédictible. Il se constate. C’est ce qui fonde le design d’expérience : personne ne pouvant deviner, pas même le meilleur designer, il faut sortir des bureaux et aller sur le terrain observer les comportements.

Vraisemblablement UX designer avant l’heure, l’architecte qui suivit fit dépaver les allées conçues par son prédécesseur pour laisser les étudiants tracer leurs chemins à travers la pelouse, sans contrainte, à travers l’espace redevenu vierge, avant d’y replacer les pavés, sous leurs pas.

C’est ainsi que procèdent les UX designers, dont l’action première n’est pas de concevoir, mais d’observer les usages, pour en déduire l’interface adaptée. L’UX designer ne sait pas : il observe.

C’est ce qu’à (involontairement) fait l’université d’état de l’Ohio (États-Unis) au début du siècle dernier pour son parc central, The Oval, devenu célèbre pour le tracé optimisé de ses allées. Les architectes avaient initialement prévu des allées au tracé géométrique, qui se croisaient en « X » et à angle droit, mais leurs plans ne furent pas exécutés. Fort heureusement somme toute car il advint mieux.

Taylor Weese | Ohio From Above / Ohio State University

Cela laissa les étudiants libres de leurs déplacements qui, par leurs allées et venues quotidiennes, tracèrent leurs propres chemins selon leurs besoins. Suivant une logique naturelle, ces « chemins d’indien » sont toujours les plus efficaces. Ils furent par la suite pavés et constituent ce motif aujourd’hui emblématique de l’université, au point de faire partie de son identité de marque.

Taylor Weese | Ohio From Above / Ohio State University

Pour bien faire, les designers urbains et paysagistes ne devraient pas dessiner d’allées sur leurs plans et laisser les riverains tracer leur chemin dans l’espace vierge par leurs passages répétés. Ce n’est qu’après quelques semaines, lorsque les lignes de désir apparaissent, que l’on peut paver. C’est ainsi qu’on améliore l’expérience utilisateur.

{#TITRE,#URL_ARTICLE,#INTRODUCTION}

Vos commentaires

  • Le 27 août à 06:54, par Stéphane En réponse à : Lignes de désir

    On dit aussi « le chemin des ânes » en français, et “the cowpath” en anglais (chemin des vaches), et tout de suite ça semble moins gracieux

  • Le 27 août à 06:55, par Le Monolecte En réponse à : Lignes de désir

    J’avais noté le même phénomène à la fac du Mirail (Jean-Jaurès Toulouse) et déplorait que l,administration n’en prenne pas note.
    Nous avons une pensée déformée par l’idée qu’un lieu ne peut qu’être dédié à un seul usage. https://blog.monolecte.fr/2009/05/15/etho-geomatique-ou-la-quatrieme-dimension-des-espaces-publics/

  • Le 27 août à 06:58, par Stéphane En réponse à : Lignes de désir

    (Zut je me suis fait manger un très bel emoji, alors je vais le mettre en texte : [stef s’esclaffe])

  • Le 27 août à 07:01, par Stéphane En réponse à : Lignes de désir

    À propos de lieux, d’usage, etc., on vient de me suggérer de lire What can a body do ?, qui a l’air passionnant, sur la conception des espaces.

    Extrait de l’argumentaire de vente :

    Furniture and tools, kitchens and campuses and city streets—nearly everything human beings make and use is assistive technology, meant to bridge the gap between body and world.

  • Le 31 août à 15:31, par Romy Têtue En réponse à : Lignes de désir

    Je traduis : Meubles et outils, cuisines, campus et rues — presque tout ce que les êtres humains fabriquent et utilisent est une technologie d’assistance, destinée à combler le fossé entre le corps et le monde. Et j’aime beaucoup beaucoup cette (re-)définition de « technologie d’assistance ». Merci !

  • Le 5 septembre à 13:19, par Clochix En réponse à : Lignes de désir

    On s’éloigne un peu de la conception d’interfaces, mais il arrive également que le désir individuel aille contre l’intérêt collectif. Par exemple les chemins de randonnée dans des sites protégés où il est demandé explicitement de ne pas sortir du cheminement prévu, même pour un cheminement plus désirable, afin d’éviter de piétiner la flore située sur ces lignes de désir et qu’on peut difficilement déplacer.
    Ça se produit probablement moins lorsqu’on conçoit des produits de zéro.

Répondre à cet article

forum message

Raccourcis : {{gras}} {italique} -liste [bla->url] <q> <quote> <code>.

Qui êtes-vous ? (optionnel)

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom