Liberté, Égalité… Solidarité !

14 juillet 2010,
par Romy Têtue

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« Liberté, Égalité, Fraternité » telle est la devise de la République Française (et d’Haïti). Je ne sais pas vous, mais j’ai personnellement du mal à me sentir concernée par le dernier mot qui ne m’évoque spontanément que les chambrées des internats de garçons, les scouts chantant autour du feu de camp, les nombreux frangins de mon père, les pactes qui lient les frères de sang dans les romans exaltés pour ados, les douches des vestiaires de footballeurs, bref toutes sortes de situations dont, en tant que femme, je ne puis être, en passant par les frères d’armes, les poilus des tranchées, et en allant jusqu’à nos assemblées législatives pleines de bedonnants paternalistes qui empestent le cigare, comme sur les caricatures de Daumier.

Cette devise gravée au frontispice de nos édifices républicains résonne pour moi comme un souvenir un peu poussiéreux, trop poilu et bien potache, me renvoyant une image qui ne colle pas avec la réalité de la société dans laquelle je vis. Les deux premiers termes m’agréent, mais le dernier mériterait d’être modernisé.

On est tous frères !

D’après le dico, la fraternité désigne « le lien qui existe de frère à frère » ou la « liaison de ceux qui, sans être frères, se traitent néanmoins comme des frères ». Son sens s’est élargit au point de désigner le « lien de solidarité et d’amitié entre les humains » et « l’amitié entre les peuples ». Mais son emploi en devise nationale n’est pas satisfaisant car malgré ses prétentions universalistes, il continue d’affirmer le masculin comme prioritaire. N’oublions pas que cette devise puise ses origines dans la Révolution française… où l’universel était surtout masculin.

Unité, Indivisibilité de la République, Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort - Gravure coloriée, édité par Paul André Basset, prairial an IV (1796).À l’époque de la rédaction de la « Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen » et du suffrage soi-disant « universel », seuls les hommes — c’est-à-dire les êtres humains de sexe masculin dûment pourvus de couilles, soyons explicite — étaient concernés. La déclaration de 1789 ne s’appliquait volontairement qu’aux hommes : après en avoir longuement discuté, l’Assemblée Nationale avait conclu que les femmes ne méritaient pas qu’on leur accorde des droits.

Que le mot « homme » désigne aujourd’hui tous les humains — sous-entendu les femmes aussi, puisqu’on vous le répète ; c’est implicite — est loin d’être une évidence, surtout pour les femmes qui ont du se battre longtemps, un siècle et demi, au péril de leur vie [1], pour obtenir le droit de voter et être reconnues comme citoyennes, elles aussi. La France ne fut pas pionnière sur ce point, n’accordant le droit de vote aux femmes qu’en 1945, et continue de se montrer incroyablement conservatrice. Là où d’autres parlent plus justement, ainsi que préconisé, de « Human Rights » c’est-à-dire de « Droits Humains », la France persiste avec ses « Droits de l’Homme » prétendument universels, comme pour nous rappeler, par la persistance du terme sexué, la prévalence originelle du masculin. Tout notre vocabulaire républicain s’en trouve affecté, pour ne pas dire infesté, jusqu’en sa devise. Les femmes ne sont qu’une pièce rapportée sensée s’adapter et partager une « fraternité » préétablie sans elles.

Comme le masculin n’est pas neutre, il serait plus judicieux de se référer collectivement à un terme plus universel. [**] Quand l’égalité inscrite en article premier de la déclaration suscitée sera effectivement complète et acquise, pour les femmes comme pour les hommes, la mise à jour semblera aussi nécessaire qu’évidente. En attendant, remettre ainsi en question notre vocabulaire républicain choque les vieux esprits qui s’agrippent à ces vestiges de leurs privilèges.

Et ta sœur ?

Un mot existe pour désigner ce qui lie les frères, mais quel terme désigne le lien entre sœurs ? Vous l’ignorez, n’est-ce pas ! Comme fraternité vient de frater, le frère, sororité vient de soror, sororis, sororem, la sœur (ou la cousine, d’ailleurs). En latin médiéval, sororitas désignait une communauté de religieuses (…). En français sororité a pris le sens de relation entre sœurs. [*]

Le terme anglais correspondant, sorority, est apparu vers 1900 aux Etats-Unis, comme pendant de fraternity pour désigner des communautés de jeunes filles/femmes dans les universités [*], comme les Gamma Phi Beta… que l’on est incapable de désigner en français autrement que par « fraternité féminine » tant le terme « sororité » est inusité ! Mais qu’est-ce donc que cette langue qui ne sait pas rendre compte de la moitié de ses locuteurs ?

Le mot sororité a été repris par les féministes dans les années 1970 comme traduction de sisterhood que les mouvements féministes américains avaient fabriqué comme pendant à brotherhood [*] mais reste d’un usage si rare que les journalistes croient débusquer un néologisme quand la candidate Ségolène Royal l’emploie, pourtant fort à propos, lors d’un meeting à l’occasion de la Journée des Femmes !

Tous les garçons et les filles…

Cependant sororité n’équivaut pas fraternité : ne me ririez-vous pas au nez si je vous affirmais que le terme « sororité » englobe aussi les hommes, bien entendu ? La dissymétrie sémantique est indéniable : la fraternité, construite sur le vocable masculin de frère, revendique une universalité déniée à la “sororité”, réservée aux femmes. Liberté et égalité ne souffrent pas de cette connotation. Le mot porte la trace de ce que furent les prérogatives des frères… [2] Préférons un terme plus général !

Il existe adelphité, formé sur la racine grecque adelph- qui a donné les mots grecs signifiant sœur et frère, tandis que dans d’autres langues (sauf en espagnol et en portugais, ainsi qu’en arabe), sœur et frère proviennent de deux mots différents. Englobant sororité (entre femmes) et fraternité (entre hommes), masculine et non machiste, l’adelphité désigne des relations solidaires et harmonieuses entre êtres humains, femmes et hommes. [3]

Mais plutôt qu’un mot nouveau, je préfère celui plus ancien et plus consensuel de solidarité, comme le suggérait déjà Clémentine Autain il y a dix ans : la fraternité a-t-elle toute sa place dans la devise de la République ? Pourquoi ne pas lui préférer la “solidarité”, qui est sous-entendue dans la fraternité, mais ne tombe dans aucuns de ces écueils ? [**]

Et si on parlait de ce qu’attendent les Français ? À étudier les enquêtes de fond, ils veulent être libres, tout en étant égaux et solidaires. Plutôt réjouissant. [4] Solidarité camarade !

Liberté, Égalité, Solidarité

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Vos commentaires

  • Le 15 juillet 2010 à 13:18, par Florent V. En réponse à : Liberté, Égalité... Solidarité !

    Merci pour cet article. Je découvre au passage l’esprit visionnaire d’Olympe de Gouge, et le site 8mars.info.

  • Le 16 juillet 2010 à 04:44, par Fabien En réponse à : Liberté, Égalité... Solidarité !

    C’est bien joli tout ça, mais les trois termes sont tous de genre féminin… Il faudrait pour être bien égaux qu’il y ait un terme masculin, un terme féminin, et un neutre.

    Ça va pas du tout du tout cette histoire…

  • Le 19 juillet 2010 à 08:56, par Suske En réponse à : Liberté, Égalité... Solidarité !

    Je suis d’accord :-)

    Euh, à propos des scouts : la mixité, que l’on chante autour du feu de camp ou non, c’est l’avenir, du moins je l’espère :-) Et cela existe ici et là. Et c’est une belle « école de la solidarité »...

  • Le 14 juillet 2011 à 12:04, par Nico En réponse à : Liberté, Égalité... Solidarité !

    Pinailler sur un mot, est-ce vraiment indispensable ? J’ai l’impression que si on fait ça, c’est quelque part faire du politiquement correct, et je trouve que le politiquement correct implique de mettre des problèmes là où il n’y en a pas forcément (même si je comprends le raisonnement).

    Pourquoi pas « Liberté, Egalité, Unité », tout simplement ? Je trouve « Unité » bien plus fort que « Solidarité ».

  • Le 27 octobre 2015 à 21:13, par SeenThis En réponse à : Liberté, Égalité… Solidarité !

    La fraternité se pense initialement dans un contexte où les femmes sont exclues de la vie politique. La fraternité dit donc ce qu’il se passe : un lien entre des citoyens masculins. Cela énoncé, on pourrait en déduire qu’une fois les femmes incluses dans la vie politique, il n’y aurait plus de problème. Mais c’est un peu plus compliqué que cela. La fraternité ne fait pas qu’énoncer un lien politique masculin, elle le construit : elle est donc un instrument d’exclusion des femmes.
    Bérengère Kolly : « La fraternité exclut les femmes », Ballast, via SeenThis.

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