Les Enfants du Siècle

Film français de Diane Kurys, 1999

2 septembre 2005,
par Romy Têtue

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Artistiquement, il n’y a rien à redire sur ce film : la musique est somptueuse, l’image délectable. Mais de quoi parle-t-il ? d’art, de littérature ? de la relation passionnée de deux génies littéraires ? de romantisme ? d’amour ?

Alfred de Musset, nous est ici présenté comme un dandy maniéré, toujours bien mis (costumes de Christian Lacroix), enfant capricieux issu d’une famille aisée, insatiable séducteur de femmes, habitué des bordels et tripots, décadent cynique et désabusé, en proie au spleen (Baudelairien avant l’heure), brûlant la vie. Le voit-on jamais écrire ? Non. Tout se passe comme si cette posture transgressive, cette déchéance, suffisaient à caractériser et définir le génie littéraire qu’il fut.
Remarquablement interprété par Benoît Magimel, le Musset du film avoue prendre plaisir de la souffrance infligé à autrui dans la trahison. Nous le voyons à l’œuvre : il s’amuse de choquer la galerie, raille, provoque, séduit, baise, abandonne, trahit, baise encore, se bourre d’opium, délire, brutalise, flirte avec la mort, souffre, fait souffrir, souffre encore et meurt enfin. Quel génie ! Quel talent littéraire !

Quant à la Sand exemplaire de féminisme m’a-t-on dit... laissez-moi m’étrangler ! Ce qui lui vaudrait ce qualificatif pèse peu dans le film. Certes, les premières scènes nous campent un personnage de femme qui tente de s’affirmer libre et indépendante : elle quitte son mari, puis se prend un four lors d’une lecture publique de ses écrits dénonçant l’injustice des liens du mariage (quelle audace, quand on sait le sort réservé aux femmes au XIXe siècle, mais le film n’en parle pas)... Ceci ne dure que quelques scènes, puisque la voici bien vite rattrapée (après l’évocation d’une liaison saphique et un travestissement en homme dont il ne lui restera par la suite que le prénom... c’est ça le féminisme de Sand !?) par une belle machine à broyer la femme, parfaitement huilée, où elle se débat tout le restant du film [1].

Pour dresser tels portraits, il n’était pas nécessaire d’aller chercher si loin dans l’histoire, encore moins de choisir des célébrités, surtout pour faire si peu de cas de ce qui, précisément, les rendit célèbres. Il n’y a dans ce film que le portrait de la relation entre un homme séduisant et cruel et une femme qui peine à s’en défaire, relation qui n’a malheureusement rien ni d’exceptionnel, ni d’historique.
Gommons un instant la célébrité de leurs noms, gardons le scénario, gardons les méandres douloureux de leur relation. Nous sommes soudainement très proches de cet autre film, Ne dis rien [2], qui ne cache pas son sujet, la violence dans le couple, et ne prétexte pas à l’amour.
Un homme jette brutalement une femme à terre, la chevauche et la retrousse en tentant de l’étrangler. Quelques scènes plus loin, le même homme et la même femme s’enlacent avec un plaisir manifeste, la réalisatrice nous régalant au passage d’images sensuelles (l’affiche du film est extraite de cette scène). Plus loin, ils se déchirent encore, elle lui ferme sa porte, il la harcèle. Il disparaît, elle lui envoie des lettres en nombre, se coupe les cheveux. Avant, elle est exhibée, jambes écartées, et il fixe son prix, plus bas que celui d’une prostituée. Il s’agit de Sand et Musset. Tout le long du film, on les voit ainsi échanger coups, larmes et baisers, mais bien peu partager leur art, à moins que... celui-ci ne se réduirait qu’à ça ? On regrette qu’un film sur deux auteurs si connus, si respectés, parle si peu de leurs œuvres, montre si peu leur génie, leur travail, leur collaboration hautement fructueuse [3].

Mais c’est bien à leur relation, plus qu’à leur œuvre, que s’intéresse la réalisatrice Diane Kurys, par ailleurs qualifiée d’observatrice experte des peines de cœur. Elle dit à propos de l’idée du film : Qu’avait-il donc cet amour pour susciter à ce point la controverse ? J’ai eu envie d’en percer le mystère. J’ai été fascinée par la modernité de cette histoire et j’ai voulu en restituer la force originelle.
Sand et Musset se sont-ils aimés ? le film, qui prétend relater leur passion, semble n’en pas douter, et, sous prétexte d’amour, nous sert une histoire dramatique et douloureuse. Coupant court sur les premiers temps de leur relation, il se concentre sur leur voyage en Italie, le fiasco du couple, et le cercle vicieux des ruptures et réconciliations qui s’ensuit, si typique des violences conjugales. On assiste alors, affligée et impuissante, au spectacle d’une femme retombant sans cesse dans le piège d’une relation possessive, exclusive, destructrice où pleuvent coups et humiliations.
Cette force originelle montrée par la réalisatrice n’est autre que la violence, celle d’un homme qui, non content de s’auto-détruire, martyrise son amante. Amour dites-vous ?

Il serait temps que les professeurs de littérature, les Lagarde & Michard, les cinéastes, écrivains, critiques et tous nos littéreux mettent les mots sur les choses, et cessent de se complaire dans ce cliché qui esthétise la violence, la justifie comme mode relationnel des grands de ce monde, et présente l’extrême souffrance comme la quintessence du génie et de la création artistique.

Vos commentaires

  • Le 6 janvier 2008 à 20:57, par ? En réponse à : Les Enfants du Siècle

    pourquoi les appels t’on les enfants du siècles ?

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