Le réveil des sans-culottes

Traductions : El despertar de los Sans-Culottes

11 avril,
par Romy Têtue


Mon hôte soupire en regardant les informations télévisées. Puis balayant l’air d’un geste agacé de la main, il commente : « encore une affaire de corruption qui éclate ». Se tournant soudain vers moi, il explique, comme pour s’excuser, parce que je ne peux pas comprendre, parce que je suis française, parce que je viens de ce beau pays qui a fait la Révolution, pour la Liberté et l’Égalité, mots qui se prononcent ici avec des majuscules dans la voix : « Ici, beaucoup de corruption. Y’a pas un homme politique qui ne soit pas corrompu ».

Je m’étrangle dans ma tortilla en repensant soudain à la campagne électorale que j’ai laissée derrière moi, ses affaires étouffées, ses défections et trahisons politiques, dans la complaisance médiatique… Politiques, journalistes, candidats : ce panier de crabes apparaît comme une caste au dessus du lot commun, totalement déconnectée de la réalité, nombrilo-préoccupée de la défense de ses privilèges, méprisant le peuple comme autrefois le Tiers État, lequel se laisse tenter par le vote populiste, parce qu’il se prétend anti-système, bien qu’incarné par une candidate clanique, Le Pen, grande bourgeoise, non moins corrompue… Tout cela est d’une absurdité épuisante. Et tellement loin des idéaux que la France incarne, malgré moi, malgré nous, malgré eux, à l’étranger. Comment dire ? Chaque jour de cette campagne révèle un épisode encore plus croustillant du reality show « Qui sera le candidat le plus corrompu ? »

La veille, nous étions dans un atelier, semblable à celui de feu mon grand-père, où d’ingénieux artisans travaillent à donner une seconde vie à des matériaux de rebut en écoutant des chants révolutionnaires en rigolant bien dans toutes les langues. Heureux moment d’amitié internationale, suspendu, quelque part sur la planète, en phase avec la réalité du monde qui nous est légué…

Je réponds laconiquement : « en France aussi, tu sais ». Vu la tête d’éberlué qu’il fait, je dois répéter.
— Ce n’est pas possible…
— Si tu savais !
— Non, pas en France ! Pourtant la Révolution française…
— Écoute : ce sont les élections présidentielles, en ce moment, en France, tu sais ?
— Sí…
— Et bien, plusieurs des candidats sont mis en examen pour avoir piqué des sous dans les caisses publiques. Et ils persistent. Le 7 mai, des français vont voter. Et élire l’un de ces corrompus.
— Ce n’est pas possible !

Surprise, sidération, déception, colère, tristesse… Son visage exprime ce que, lasse, écœurée, je n’arrive même plus à ressentir. Plip, plop… des bulles de savon éclatent dans mon cerveau. Voir ces émotions défiler sur son visage me fait du bien en me les rendant à nouveau accessibles. Muchas gracias amigo !

Puis, sur le long trajet du retour, me reconnectant doucement avec la réalité française que je vais bientôt retrouver, je découvre que, pendant mon absence, mes concitoyens ont osé leur dire en face, et de bien belles façons…

L’un des candidats les plus ostensiblement corrompus, François Fillon, vient d’être enfariné, ce qui, en mettant une image sur ce que ressentent bien des français, prête à quelques jeux de mots savoureux, difficilement traduisibles : enfin blanchi ! Paraît que Fillon a réussi à récupérer le blé dans la farine tweete L’Indeprimeuse fort à propos. « Rends l’argent ! » osent lui suggérer des humoristes en direct, à la suite des internautes sur les réseaux sociaux où c’est un hashtag loquace, tandis que d’autres corrigent IRL ses affiches de campagne en escamotant quelques lettres de son slogan, transformant « une volonté pour la France » en « un vol pour la France ». L’humour comme rempart. Comme arme. Remontant le fil d’actualité, je pouffe et je glousse, sur la route qui, dans le même mouvement, me ramène en France.

Mieux, l’un des candidats, jugé trop « petit » pour que les médias daignent s’intéresser à lui, auquel il est même reproché d’apparaître « débraillé », c’est-à-dire en tee-shirt et non pas en costume trois pièces, bref, un sans-culotte, a brisé la langue de bois coutumière, lors de l’unique débat télévisé confrontant tous les candidats, en disant tout haut ce que pensent beaucoup de français : Question moralité politique, on est servi depuis quelque temps […] que des histoires et plus on fouille, plus on sent la corruption, la triche […] et ils nous expliquent qu’il faut la rigueur, de l’austérité et eux-mêmes piquent dans les caisses publiques. Philippe Poutou tire ensuite à boulets rouges sur chacun des escrocs en tête des sondages, les indisposant visiblement, pour notre plus grand plaisir, les laissant sans voix dans leurs beaux habits. Au point que la presse étrangère salue en lui un héros du peuple : il est « le candidat mécanicien qui éclate la bulle de l’élite politique française », titre le New York Times. Des poutous pour Poutou !

« 1789-2017 : à bas les privilèges, la corruption »
Lors d’un rassemblement contre la corruption en politique, des pancartes faisant référence aux privilèges des nobles sous la monarchie absolue, auxquels a mis fin la révolution de 1789.
© Lionel Bonaventure / AFP / 19/02/2017

À en croire la presse étrangère, ces élections sont les plus excitantes de ces dernières décennies, susceptibles de faire basculer l’Europe, rien de moins. Cela fait de nombreuses années que la France n’a pas connu de révolution, ou même de sérieuse tentative de réforme, assène The Economist, qui craint par ailleurs le danger d’une révolution populiste. Le réalignement qui en résultera aura des répercussions bien au delà de la France. Il pourrait revitaliser l’Union européenne, ou la détruire.

Me reviennent alors en mémoire les images de cette marche, croisée par hasard en bas de chez moi, entre Bastille et République : la rue était remplie de drapeaux tricolores, non pas brandis par des nationalistes xénophobes, comme nous en avons hélas l’habitude, mais au contraire réappropriés par des français de toutes les régions et de toutes les couleurs. Cette « marche des insoumis » avait lieu le 18 mars, date anniversaire d’une autre révolution française, la Commune de Paris, une utopie sociale réalisée, qui gagnerait à être davantage connue. Elle était menée par le candidat Mélenchon, un autre sans-culotte qui, en jean et veste bon marché, appelle à constituer une VIe République. Comme en réponse à ceux-là qui, par dela les frontières, nous parlent de notre révolution, il avait ce jour-là conclut son allocution en citant Victor Hugo : aujourd’hui, pour toute la Terre, la France s’appelle Révolution, avant que la foule n’entonne l’Internationale, comme quelques jours auparavant mes camarades dans l’atelier.

J’avais quitté la France si confite d’affaires qu’elles ne faisaient même plus scandale. Je la retrouve ragaillardie, gigotant sous les piques des sans-culottes. Quoiqu’il se passe, il semble bien que quelque chose persiste de l’esprit révolutionnaire français… Ou était-ce moi qui, assommée par les médias, que je boude pourtant, n’y voyais tout simplement plus clair ? Debout les damnés de la terre !

{#TITRE,#URL_ARTICLE,#INTRODUCTION}

Vos commentaires

Répondre à cet article

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Raccourcis : {{gras}} {italique} -liste [bla->url] <q> <quote> <code>.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom