Le Papilio Aéacus Kaguya de Marie-Françoise

19 octobre 2006,
par Romy Têtue

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Ce cadre est accroché au mur de ma chambre depuis... je ne sais plus depuis quand. Mais j’ai de si nombreuses fois déménagé que c’est un miracle qu’il m’ait toujours suivi. Le genre d’objet qui fait partie d’une vie, sans que l’on sache comment il y est entré. Le genre d’objet auquel, avec le temps, on ne prête plus attention, mais qui donne par sa présence, pourtant discrète, le sentiment d’être chez soi.

Jusqu’au jour où — pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre ? — on reconsidère la chose et se demande ce qu’elle fabrique là...

C’est en décidant de m’en séparer que je lis, sans doute pour la première fois, l’inscription manuscrite de l’étiquette apposée sous le papillon naturalisé : « PAPILIO AÉACUS KAGUYA CHINE ». À ma grande surprise, celle-ci classe l’animal parmi les espèces endémiques qui plus est disparues, ce qui le rend d’autant plus précieux. Classification : Lépidoptères - Papilionidae - Troides aeacus kaguya - Sous-espèce endémique de Taïwan [*], éteinte. Mon lépidoptère s’est vendu aux enchères, pour un prix que je ne lui aurais jamais prêté, puisque je ne lui accordais d’autre valeur que sentimentale, et je me reprends à penser à celle qui me l’a légué. À défaut de pouvoir la remercier, c’est à tous les vents que je sème, faites-en ce que bon vous plaira.

Si j’ignore quand et comment ce papillon est entré dans ma vie, je sais par contre à qui il appartenait avant moi. À une morte. À une femme du milieu du siècle, la dernière fille d’une famille nombreuse comme on n’en fait plus. Marie-Françoise, dite « M.-F. ». La seule de cette famille qui eut la chance — ou le droit ? — de faire des études, à une époque, encore assez récente, où il n’était pas coutume d’enseigner autre chose aux femmes que la couture, le ménage, le torchage de marmots et éventuellement, pour les plus disposées seulement, les règles de savoir-vivre en société et un art d’agrément histoire de distraire la galerie.
Parmi les affaires dont j’ai hérité de cette femme, outre le papillon et une photographie d’elle, j’avais effectivement trouvé des liasses de papiers jaunis, couverts d’équations mathématiques, de formules chimiques et de notes littéraires. À propos de ces dernières, j’avais été frappée de leur modernité : elles portaient sur des auteurs et auteures dits « contemporaines » tel-le-s que Sartre, Beauvoir, Valéry ou Céline, mais que je n’ai malheureusement jamais eu, moi qui suis pourtant plus jeune qu’elle, l’occasion d’étudier en cours (hors programme !). Inutile de vous dire combien j’étais ravie !

Si je m’en réfère à certaine jalousie larvée de ses frères et sœurs, cette exception dont elle bénéficiât ne fut guère appréciée, car elle avait de plus l’affront d’être non seulement douée, mais aussi capable d’idée et d’avis personnels, chose si manifestement inacceptable qu’on la citait en contre-exemple sur ces points et que l’on recommandait vivement à sa nièce, que je suis, de n’être pas, comme elle, une « forte tête ».
Pour couronner le tout, elle était aussi jolie, ce qui ne correspondait pas à l’idée reçue de l’époque qui prétendait qu’une femme qui faisait usage de son cerveau se desséchait, c’est-à-dire qu’elle devenait plate, laide et stérile. Or Marie-Françoise n’était pas laide, elle était rayonnante. Elle eût même le toupet de décrocher le meilleur parti d’entre les frères et sœurs, en la personne d’un athlétique et ingénieux jeune homme dont j’ai oublié le titre honorifique qui faisait baver la fratrie de jalousie. Le veuf lui survécut, mais je n’eus jamais le plaisir de le connaître, puisqu’il eut l’excellente idée de ne pas traîner dans les parages de tel panier de crabes, ce que je me suis également empressée de faire une fois parvenue à l’âge adulte. Mon bel oncle, permettez-moi de vous saluer ici.

C’est sans doute pour ces raisons que je me suis inconsciemment attachée à cet objet, et qu’il m’a si longtemps accompagnée en « forget me not » : ne jamais oublier MF, ne jamais oublier d’être une « forte tête », ne jamais oublier de n’écouter point les conseils de ceux-là qui prétend(ai)ent vouloir mon bien. Allez tous au diable !

J’aurais pu reprendre la collection ainsi amorcée, faire du lépidoptère mon emblème, de l’entomologie ma passion. Mais je n’ai hélas jamais eu d’attrait particulier pour les papillons, contrairement à d’autres qui en décorent leur réfrigérateur, leur baie vitrée ou leur balcon, contrairement à l’un de mes anciens professeurs de dessin que j’ai récemment découvert être entomologiste éminent à ses heures perdues pour l’avoir par hasard croisé dans un train qui l’emmenait au Muséum national d’Histoire naturelle, contrairement à cette artiste dont je me souviens, qui faisait collection de toutes sortes de représentations en plastique, tissus, papier... et dont la folie des papillons l’a conduite à s’en tatouer par tout le corps. Non.

J’ai fait mieux : je suis devenue « têtue ». C’est-à-dire fière héritière de cette « forte tête », la fameuse « Tante M.-F. » dont je porte le prénom sans l’avoir jamais connue, puisqu’elle est décédée l’année de ma conception. Décédée des suites d’un « coup de froid » m’a-t-on dit, expression si saugrenue que je n’ai jamais douté d’une autre cause à sa mort, pourquoi pas un cancer, bouffée par les crabes du panier. Il est possible que j’ai aujourd’hui atteint son âge. Et s’il ne me plaît pas d’attraper froid à mon tour, je me sépare tout de même du Papilio Aéacus Kaguya : qu’il vole de ses propres ailes faire le bonheur de quelque entomologiste Chinois [*].

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Vos commentaires

  • Le 18 septembre 2007 à 10:29, par kim En réponse à : Le Papilio Aéacus Kaguya de Marie-Françoise

    Je suis très sensible à vos commentaires. Il s’avère que moi aussi j’ai une collection de papillon dont une vitrine renferme des « troides aeacus kaguya ». Vous l’avez apparement vendu dans une vete aux enchères : sans indscrétion combien vous ont ils rapporté ? Cela m’interesse même si je ne souhaite pas les vendre : ils ont eux aussi une valeur sentimentale (u parent très cher me les a offert) !
    Cordialement Kim
    Vous pouvez m’envoyer un email à kimouil@hotmail.com

  • Le 19 septembre 2007 à 13:53, par Romy Têtue En réponse à : Le Papilio Aéacus Kaguya de Marie-Françoise

    J’avoue que je ne sais plus ! Ce n’était vraiment pas une somme faramineuse, mais moi qui n’y connaissais rien en papillons, j’ignorais que le mien pouvait avoir quelque valeur...

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