Le Nouvel Obs s’emmêle les « communautés »

contre la loi sur les propos homophobes

19 décembre 2004,
par Romy Têtue

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Le Nouvel Observateur contre la loi sur les propos (...)

Dans un éditorial publié jeudi 16 décembre dans le Nouvel Observateur, Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du magazine, expose ses arguments contre la loi destinée à réprimer les propos homophobes ou sexistes. Mais y’a un hic.

De quelles « communautés » parle-t-on ?

Cet édito fait un amalgame dommageable, en parlant de communautarismes — plus précisément d’« addition communautaire successive » [1] —, comme si l’ajout à la loi du point contre le sexisme concernait lui aussi une communauté précise. Laquelle ?

Si l’on parle habituellement de « communauté » homosexuelle (ici pour désigner la population visée par l’homophobie) il est inexact d’employer le même terme pour désigner la population visée par le sexisme.
Les femmes, puisque l’auteur en parle — d’ailleurs, pourquoi seulement les femmes ? il ne s’agit pas ici que de femmophobie, pardon, de mysoginie, mais de sexisme [2] —, constituent plus de la moitié de la population française, et ne peuvent donc pas être assimilées à une... « communauté ». Pis, chaque individu étant doté d’un sexe (« genre » serait peut-être plus exact), le sexisme concerne toute la population. On est bien loin de la « catégorie particulière » !

Il en résulte qu’il est difficile de suivre, dans cet édito, les moments où l’auteur évoque plus strictement l’homophobie, et ceux ou il souhaite aussi englober le sexisme. Le terme de « communauté(-tarisme) » n’est absolument pas approprié pour discuter de cette loi dans son ensemble.

Cette loi, bricolée à la va-vite, ne facile pas la tâche du journaliste, je l’accorde, en incitant à tout mettre dans le même sac : homosexualité, genre et handicap... comme s’il s’agissait de la même chose.
Mais dans un éditorial qui, justement, critique le fourre-tout d’une telle loi, il est dommage de céder à la confusion qu’elle inspire, en désignant si approximativement les catégories de personnes concernées, au risque d’assimiler une moitié de la population à une communauté d’une part, et d’induire en erreur en aparentant le problème à une « montée des communautarismes », d’autre part.

La notion de sexisme s’est pourtant construite sur le modèle du racisme

Le sexisme reste effectivement très peu compris. Le citoyen lambda croisé dans la rue nous apprend, au mieux, qu’il s’agit de blagues salaces sur les femmes, ou de l’affichage de nudité féminine sur les panneaux publicitaires qui agacerait quelques puritaines vieux-jeu... au pire, que le sexisme est une « orientation sexuelle » ; c’est « ce qui touche à la sexualité de la personne » a-t-on encore entendu...
Sexisme ? sexe ! bzzzz ! mauvaises réponses.

À peine moins confus, le Nouvel Obs reconnaît la condamnation des discriminations raciales, mais dénie aux autres formes de discrimination la nécessité d’être également condamnées, parce qu’elles ne seraient pas du même ordre. Ah ?

Peu ont compris la grande similitude entre sexisme et racisme, tous deux délits de faciès, justifiant tout deux une discrimination tant grave par les actes que conséquente par le nombre [3].
La sociologue Liliane Kandel nous rappelle d’ailleurs qu’historiquement le terme de « sexisme » s’est formé sur celui de « racisme », en raison même de cette similitude, afin de montrer comment le sexe (le genre, pas la sexualité) constitue un alibi biologique à la domination sociale d’un groupe sur un autre [4].
Pour comprendre la notion de sexisme, il suffit donc, très simplement, de s’en référer à celle, aujourd’hui communément acquise, de racisme, et de remplacer « noir/blanc » par « femme/homme ».

Légère variante cependant, dans le cas du sexisme, les "groupes" en question représentant chacun une moitié de la population, et ceux-ci étant de plus particulièrement mélangés l’un à l’autre à travers le monde, il est tout à fait inadéquat de parler en terme de « communauté », ou pire de « minorité » et de « catégorie particulière ».

Enfin, même si telle n’était pas précisément la demande des militant-e-s anti-sexisme [5], il est logique que le sexisme rejoigne son parent dans les textes législatifs condamnant le racisme. Concrètement, ça me fait une belle jambe, mais au moins notre appareil législatif a-t-il gagné en cohérence.


S’il ne me plaît pas non plus que cette loi se contente de faire « la police des mots » plutôt que de s’attaquer aux faits, ni qu’elle restreigne « la liberté de la parole et de la plume », pour reprendre les termes de la conclusion de l’éditorialiste, il semble bien que les journalistes ont à revoir leur copie et réviser sérieusement leur vocabulaire avant de prétendre savoir parler des discriminations qu’elle condamne.

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