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La salope chantant et ses carottes

21 mai 1996,
par Juan-Antonio Iglesias


Nous sommes dans le Musée d’Art Moderne, un après-midi de décembre. David Medella vient de présenter Sandra Palomar. Elle s’assoie sur un tapis de cartons. C’est son île de pauvreté, d’humilité. Elle commence à vider ses sacs (du potager, du marché) pleins de carottes. Elle plie ses jambes en forme de Z. Son buste exact et noir émerge du tas orange. Aujourd’hui son visage est invisible. La chevelure si noire a voilé la lointaine beauté de son regard et ses lèvres. Pourquoi ? Quelqu’un suggère : la beauté du visage serait un interférence pour la beauté de l’acte. Mais la beauté, peut-elle interférer avec la beauté ?

Un homme se promène. Il porte dans la main un fragment de miroir. Il dit quelque chose d’incompréhensible.

D’un petit sac domestique Sandra extrait ses outils de cuisine. Elle commence à éplucher, très doucement, une énorme carotte. Pas d’urgence. Le temps ne coule pas. Une île de carton accueille son humble tâche. Voilà la voix. Elle a commencé à chanter. Assumpta est Maria in caelum. Un blues catholique sort de la bouche de cette petite salope [1]. Le miracle est déclenché.

L’homme au miroir lit le monde dans le miroir. Il nous voit, il nous lit dans le miroir. Sa promenade est longue.

La voix de Sandra remplit l’espace. Comme un chorail elle envahit la salle, les salles voisines. Assumpta est Maria in caelum. Sandra n’est que cette voix : c’est pour cela qu’elle cahe la lumière de ses yeux, l’obscurité de ses yeux, le feu de ses yeux. C’est une voix de choral, bien que toute seule. Elle répète infiniment. Instant de mysticisme.
Les visitants et les gardiens s’arrêtent.

L’homme au miroir retourne.

Sandra coupe en morceaux sa carotte. Avec eux, elle sculpte des pignes ou des fleurs. Elle est déjà transformée. Il n’y a que deux couleurs sur son île : celle de la nuit, celle du feu. O cette fille assise comme une sirène phallique, sur un rocher orange. Triomphe du féminin. Assumpta est... Son corps n’est qu’une ligne noire, une surface d’obscurité visible. Vierge lestée par le poids des phallus. Pucelle brûlée dans le feu des phallus. Intimité domestique pour le moment mystique... Maria in caelum. Arbre féminin qui croît sur les racines mâles. Jeune fille soumise au siège des carottes. Manipulatrice délicate de la queue frutale.

Le pélerin lit toujours le monde dans le miroir magique.

Sacralité catholique : Benedictum... proclame la voix de Sandra. Sa psalmodie est flexible, comme son corps qui s’étend élastique vers la périphérie. Elle a construit un cercle avec les pignes oranges. Isolée, isolée, cette écorceuse. Résistera-t-elle ? Combien ? Quelques-uns s’impatientent. Pas Sandra. Assumpta est Maria... Le vieux hymnaire pur traverse l’air. Un garçon brun prend une pigne, il la mange amusé... in caelum. La gardienne nous regarde.

Il traverse le monde, en lisant son miroir.

Sandra tremble comme une feuille, si sa voix tremble comme une feuille. Maintenant elle est l’humanité même. Sa beauté invisible devient le centre de l’univers, entourée de cette siège de carottes. Soudain, elle se lève. Elle ne peut pas marcher. Les applaudissements ignorent que la crampe à la jambe est vraie. Que la souffrance est vraie. Comme son amour est vrai.


À propos de la performance de Sandra Palomar, Harana, au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, 1995.


[1]  Harana (la salope chantant et ses carottes) est le titre complet de la performance de Sandra Palomar.

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