La revanche des geeks

28 avril 2012,
par Romy Têtue

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Il était une fois, dans les années 70, une tribu minuscule et sans défense : les geeks [*]. Des losers de cours de récré, intellos, lamentables avec les filles et nuls en sport. Face à l’adversité, ils se réfugient dans la programmation de jeux vidéo, dévorent des comics, jouent à des jeux de rôle et s’identifient à des personnages issus des mondes imaginaires.

Ainsi débute ce passionnant documentaire, La revanche des geeks, écrit et réalisé par Jean-baptiste Péretié pour Arte France. Il raconte de façon inédite l’histoire des geeks, autrefois méprisés, aujourd’hui devenus les rois du monde, Bill Gates en tête. L’histoire d’une revanche.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il manque quelque chose à ce documentaire : il fait le constat, à travers l’histoire qu’il raconte, d’une discrimination, qu’il décrit et illustre assez bien, mais sans l’analyser.

L’exclusion originelle

Le geek naît du rejet. Toute sa scolarité il s’est entendu dire « T’es pas normal, t’as rien à voir avec nous ». Violent, non ? Quand j’étais petit on me traitait […] et les autres élèves me harcelaient […] Ils me poussaient dans les casiers de l’école témoigne l’un. Insultes, brimades, menaces. Jusqu’aux coups. Pourquoi ? Parce que ceux-ci ne sont pas conformes au stéréotype du mâle dominant, séduisant et sportif, qui emballe les filles, le jock [*]. Voilà, tout est dit.

Rien n’est dit, cependant. Aucune critique, ni aucune dénonciation des stéréotypes imposés, ni des modèles sociaux. On était le groupe des inadaptés, on restait entre nous témoigne un autre (07:00). Pourtant, ce n’est pas tant le geek qui est inadapté, que la société, qui est discriminante. Les geeks ne sont que les victimes, parmi d’autres, d’un système discriminant, plus précisément patriarcal, que ce documentaire ne questionne à aucun moment.

Ensuite tout se passe — via l’imaginaire, le jeu, avec certes beaucoup d’intelligence et de créativité à inventer des univers parallèles viables — comme si le seul but était de « devenir un mec cool pour sortir avec une fille ». Comme une obsession. Sans vraiment s’affranchir du stéréotype dominant, puisqu’il s’agit de s’y conformer tant bien que mal : Mon personnage de BD préféré est Spiderman, parce qu’en tant que geek on se sent proche de lui : il est rejeté, il veut s’intégrer […] Il obtient des super pouvoirs et intègre effectivement le clan des mecs cools. Mais sans vraiment en être un., témoigne un vendeur de comics (12:45). Il devient super musclé, héroïque. Les gens l’adorent. […] Moi j’adorerais être Spiderman dit un autre homme (13:40). Bref, les geeks rêvent de ressembler à leurs bourreaux.

Revenge of the Nerds, 1984

Ensuite, la culture geek se répand, via les films comme Star Wars, les jeux vidéo, et Internet… Avec l’arrivée des jeux vidéo, plus personne n’avait honte d’avouer qu’il tripotait sa manette à longueur de journée. Même les jocks y jouaient [*]. Mais pour une fois, c’étaient les geeks les plus forts (32:00). Et paf, mesurage de quéquette ! Neurones contre biscoteaux, il s’agit toujours que de savoir qui est le plus fort, avec Bill Gates cité comme winner, en « alpha geek supplantant les alpha jocks, les mâles dominants de la horde » (32:30). Ce n’est finalement qu’une lutte pour le pouvoir, tout ce qu’il y a de patriarcal.

En baver autant qu’un vrai

À partir de 2000, la culture geek s’affirme comme une force créatrice et une puissance économique incontournable. Les caractéristiques, goûts et comportements qui généraient auparavant l’exclusion sont aujourd’hui à la mode. Ce n’est pas sans agacer les premiers geeks, vétérans d’une culture pour laquelle il faudrait souffrir : ils n’ont pas grandi avec Star Trek, qu’ils n’ont pas souffert avec Star Trek, contrairement à nous. Ce ne sont pas des vrais geeks disent ceux-là même auxquels ont reprochait autrefois de n’être pas de… vrais hommes. Pour être considéré comme un authentique fan de Star Trek, il faut avoir de la geek crédibilité : […] il faut que des gens se soient moqués de vous rapporte Jason Tocci, ethnologue de la culture geek.

Il ajoute : Je ne suis pas du tout d’accord avec ce genre de choses […] À l’origine, on traitait les gens de geek juste parce qu’ils n’étaient pas dans la norme […] Il y a quelque chose de très ironique dans le fait d’exclure les autres de son identité, qui est justement basée sur l’exclusion. Et c’est ainsi que les geeks ne font que reproduire le système. Autrefois exclus, puis revanchards, ils dominent aujourd’hui le monde, avec des idoles (masculines) comme Bill Gates, Steve Jobs et Mark Zuckerberg. Rien de révolutionnaire, dans cette passation de pouvoir d’une forme de virilité, physique, à une autre, plus intellectuelle. Il y manque toujours une moitié d’humanité, les femmes. Ce documentaire n’en montre qu’une seule. Les autres ne sont mentionnées que comme objet de convoitise du geek. Bref, tout change, rien ne change.

Voir en ligne : http://www.arte.tv/fr/la-revanche-des-geeks/65 (...)

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