Traverser la longue nuit de Noël

21 décembre 2016,
par Romy Têtue

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De ce que l’on m’a transmis de Noël, je retiens surtout l’arbre toujours vert et les fruits qui préfigurent le printemps, la noirceur de la nuit que l’on repousse par des lumières, le froid que l’on combat en se réchauffant les uns contre les autres, autour de la plus grosse bûche, qui doit crépiter toute la nuit dans l’âtre.

C’est la nuit la plus longue de l’année, en cette saison où la terre ne donne plus rien, où l’on puise dans les réserves pour subsister, en espérant que l’hiver ne soit pas trop long, et nous épargne la famine. Où l’on admire les végétaux persistants, qui restent verts au milieu de la nature endeuillée. Où l’entraide et la solidarité sont nécessaires pour traverser la morte saison. Où la chaleur humaine se révèle précieuse. Où l’on espère que les rayons du soleil reviendront réchauffer la terre et réveiller les sols endormis. Où l’on allume des bougies, comme pour raviver l’astre solaire, avec des fruits rouges symbolisant les premières lueurs de l’aube et de la lumière renaissante.

C’est avant tout un phénomène naturel. Noël est un événement intimement lié au climat et s’inscrit dans un territoire soumis aux rigueurs de l’hiver. Il m’a toujours paru absurde de célébrer Noël sur les plages tropicales, comme le font certains expatriés. Si j’étais stricte, je le fêterais le 21 décembre, date du solstice d’hiver dans l’hémisphère nord, ce moment où l’inclinaison de la terre est maximale par rapport au soleil, faisant de cette nuit la plus longue de l’année. Mais je suis volontiers le mouvement, qui a progressivement déplacé cette célébration multi-millénaire du solstice, au 25 décembre, devenu jour férié, ce qui est plus pratique. Peu importe la date exacte : nous ressentons tous le même manque de lumière, sous ces latitudes, en ces jours courts. Il fait encore nuit lorsque je pars travailler. Il fait déjà nuit lorsque je rentre. Quand reverrais-je le jour ?

Les rites et festivités liés au solstice d’hiver remontent à la nuit des temps. Plus de mille ans avant JC, les celtes célébraient le jour de la renaissance du soleil, le 24 décembre, autour de l’épicéa, arbre de l’enfantement. Chez les germains, Jul ou Yule — mot qui signifie « roue », parce que c’est le moment où l’année tourne, bascule — est l’époque qui va de fin novembre à début janvier. En allemand, c’est Weinachten, mot au pluriel qui désigne les 12 nuits sacrées. On décore les maisons de végétaux persistants : houx, gui, aubépine, épicéa, pin, buis, laurier… On garnit un arbre, symbole de vie, avec des fruits, des fleurs, du blé. L’arbre est important dans les croyances nordiques. En Inde, ce sont les cornes des vaches qui sont ornées de guirlandes et de fruits, lors de Pongal, qui célèbre le solstice autour du 14 janvier. Dans l’antiquité, les romains célébraient la naissance de Mithra, le dieu soleil invincible, aujourd’hui toujours célébrée en Iran, lors de la nuit de Yaldâ, du 21 au 22 décembre. Les juifs allument le chandelier à neufs branches pendant Hanoucca, pour chasser l’obscurité.

Ainsi, contrairement à ce que beaucoup pensent, Noël n’est pas une célébration d’essence chrétienne. Ce n’est que tardivement, au 4e siècle, et pour rivaliser avec ces fêtes païennes, que l’Église a institué la célébration de la naissance de Jésus au 25 décembre, bien que cela ne corresponde pas à la réalité historique de sa vie, celui-ci étant né au printemps. La fête de Noël-Yule est une persistance des anciennes festivités indo-européennes liées au solstice d’hiver. Qu’ils soient de tradition romano-persanne ou germano-nordique, tous ces rites honorent la renaissance progressive de la lumière et de la vie, à partir du point le plus obscur de l’année [1]. Noël est devenu une fête séculière qui, faisant partie de nombreuses cultures à travers le monde, transcende les religions.

Comme l’ont fait mes très lointains ancêtres, ma maison est décorée de guirlandes, de fruits, de sapin et de lutins. Après le mois de préparation où j’ai mis de l’ordre chez moi, faisant le vide pour accueillir la nouvelle année, donnant livres et vêtements, pour les sans-abris et les réfugiés, le repas de la veille est frugal : soupe, tartines… Point de réveillon ! Éclairée à la bougie, la veillée partage contes, légendes et chants, jusqu’à minuit, moment de transition. C’est un temps d’observance qui, en cette longue nuit, accompagne le basculement du monde, au figuré comme au propre. L’on se réveille comme neuf, comme au premier matin du monde. Coquille de Noël et orange pressée…

Le lendemain rassemble la famille autour d’une belle table décorée de pommes d’ambre et garnie des meilleures victuailles de saison : dinde aux marrons ou pintade farcie, bûche au moka ou gâteau à l’orange. C’est jour de réjouissance. On échange des cadeaux gentils en évitant de céder aux excès de la société de consommation : tricots, bouquins, jouets, confiseries, senteurs… soigneusement emballés dans de jolis papiers colorés. On prend des nouvelles de la famille éloignée. Les jours qui suivent apportent des gourmandises rares, parce qu’elles viennent de loin, d’un peu partout, apportées par la famille lointaine et les amis de passage : pâtes de fruits, pain d’épices, bredeles, dates fourrées à la pâte d’amande et autres fruits secs, gaufres à la vergeoise… autour du thé de Noël. Ballade en forêt pour observer la nature, papiers, coloriages… Cette traversée s’achève par le réveillon du nouvel an, entre amis. C’est un mouvement qui retourne aux sources, la famille (d’où l’on vient), avant de revenir vers les amis (avec qui l’on va désormais).

Aussi, l’ami·e, je te souhaite un bon Noël : je te souhaite de ne pas avoir froid en cette longue nuit, d’être entouré de la chaleur et de l’amour des tiens, et de ne pas craindre la faim ni l’avenir incertain.

Que cette flamme de l'an neuf brille dans vos cœurs et dans vos maisons comme un soleil qui ne meurt pas

Vos commentaires

  • Le 1er janvier à 22:09, par JMB En réponse à : La longue nuit de Noël

    Bonne année 2017.

    mais je suis surpris du dernier lien que tu donnes, qui vient de Terre et Peuple Alsace. Si on regarde sur leur site :

    Nous devons désormais n’avoir qu’un seul objectif : resserrer les rangs face à l’ennemi commun et fédérer, au delà de tout sectarisme ou préjugé, tous ceux qui, quelque soit l’âge, les origines sociales, les références musicales ou culturelles se reconnaissent en tant que nationalistes ou identitaires.

    Un ramassis de jeunes et vieux fascistes qui n’ont pas honte de l’être... mais qui cachent leur visage dans les photos de leurs balades dans la forêt.

    Pas cool, quoi :-(

  • Le 7 mars à 16:20, par Jehan Bergot En réponse à : La longue nuit de Noël

    Petite coquille : « que l’église a institué la célébration de la naissance de Jésus ». L’église, sans majuscule, fait référence au bâtiment consacré à l’office. ;)

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