L’Autriche menace l’Europe de son « bon goût »

De la pornographie en pleine rue sous pretexte d’art

3 janvier 2006,
par Romy Têtue

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Sous prétexte de création artistique et de liberté d’expression, médias et publicité nous abreuvent d’images de plus en plus chaudes. L’actuelle campagne pour la présidence européenne de l’Autriche illustre bien cette manie de citer l’art comme caution de la pornographie ambiante.

Culottée, la campagne ! Après l’origine du monde, l’origine de l’Europe. L’une des affiches de la campagne célébrant le début de la présidence autrichienne de l’Union européenne, montre un bassin de femme, les jambes écartées, culottée de la bannière étoilée. Tanja Ostojic, l’artiste auteure de cette œuvre qui a fait scandale, a voulu faire référence à L’origine du monde, célèbre tableau du peintre Courbet, montrant un sexe féminin. Référence que l’on ne cesse de citer depuis, comme pour innocenter cette affiche, si controversée qu’elle a du être retirée.
Pourtant, ces deux images sont très différentes, même si l’une s’inspire de l’autre. Voici pourquoi.

De l’origine du monde à...

L’image de Tanja Ostojic montre un bassin de femme, exactement dans la même pause et avec le même cadrage que dans le fameux tableau du peintre Gustave Courbet. Voilà le seul — oui, j’ai bien dit le seul — point commun entre ces deux images. Car pour le reste...

Soyons honnêtes, le tableau de Courbet est loin d’être la seule source visuelle inspirant cette affiche : on y reconnaît aisément l’esthétique léchée des images de pub ou de charme de notre industrie porno(-chic) contemporaine, avec la chair lissée, émondée, dorée, bref ultra-retouchée, transformée, idéalisée… ce que Courbet dénonçait précisément par cette œuvre à contre-courant de l’idéalisme de son époque et de tous les « nus féminins » montrant des monts de Vénus invraisemblablement glabres, première œuvre de toute notre histoire de l’art à daigner montrer un sexe féminin tel qu’en lui-même, c’est-à-dire non dépourvu de sa pilosité naturelle, de ses replis et autres réalités anatomiques. Enfin un hommage aux femmes, pourrait-on dire !

L’origine du monde o. T. / Untitled
L'origine du monde
o. T. / Untitled

Tanja Ostojic fait précisément l’inverse, en redonnant à la chair un aspect idéalisé de poupée de plastique, sans pilosité ni aspérité. Soumise aux canons de beauté contemporains qui imposent le ventre plat aux femmes, elle gomme de même la rondeur du ventre, si évocatrice de maternité, qui justifiait le titre de l’œuvre de Courbet. Une Europe plate et stérile, soumise aux stéréotypes ?

Une Europe sexe et accueillante ?

Appelons un chat un chat, cette peinture de Courbet est une « image de cul ». Le fait qu’il y ait dessus le nom d’un peintre reconnu, qu’elle ait désormais sa place au musée, et qu’elle bénéficie de ce fait du label « haute culture » n’y change rien : c’est bien un sexe qu’elle représente, sans la moindre équivoque possible.

Et même l’entrejambe revêtue d’une petite culotte aux couleurs européennes, l’œuvre garde toute sa puissance évocatrice. L’image de Courbet revient instantanément en mémoire, superposant la toison originelle au cercle étoilé. Et pour qui n’a pas cette référence visuelle, la posture, jambes écartées, reste éminemment suggestive, quand ce ne sont pas d’autres images, pornographiques, qui reviennent en mémoire pour ceux, nombreux, qui consomment ce genre d’iconographie. D’ailleurs les commentaires entendus à propos de cette image sont éloquents : tous de dire qu’elle est « rhabillée », tant il est évident que cette femme était ou devrait être nue.

Une image de cul en pleine rue

La toile de Courbet n’est pas seulement détournée (lissée, épilée, culottée), elle est aussi démesurément agrandie et exhibée, en pleine rue. Ce n’est plus du tout la même chose. Rappelons qu’une image n’existe d’abord que par la façon dont elle est donnée à voir, ce qu’aucun-e artiste ne saurait ignorer puisque ça peut modifier du tout au tout la signification de son œuvre.

Au musée Dans la rue
Au Musée d'Orsay
Dans les rues de Vienne

Le tableau que Courbet a peint en 1866, de petites dimensions (46 x 55 cm), représente un bassin féminin quasi grandeur nature. Il fut longtemps gardé secret, et accroché dissimulé sous un cache, que seul son propriétaire pouvait ôter. Il est aujourd’hui visible au musée, c’est-à-dire dans un lieu où l’on entre de son plein gré, pour y voir ce que l’on s’attend à voir, c’est-à-dire des œuvres artistiques, consensuelles ou dérangeantes.

Cette affiche s’étale quant à elle, en rien moins que 4 mètres par 3, sur des panneaux publicitaires urbains. C’est-à-dire en plein espace public, où jeunes, vieux, enfants et chiens, ne peuvent pas choisir de ne pas la voir. La sexualité ou son évocation sont affaire privée, soumises au consentement. Son exhibition en pleine rue est bien une provocation et une atteinte à la liberté de chacun et chacune.

Et l’Europe dans tout ça ?

L’affiche au slip étoilé fait partie d’un projet artistique, 25 Peaces, célébrant le début de la présidence autrichienne de l’Union européenne. Copieusement subventionnés par des fonds gouvernementaux [1], des artistes provenant des 25 états membres ont planché pour refléter les différences sociales, historiques et politiques en Europe. Le résultat ? une bonne centaine d’affiches défilent jusqu’à la fin janvier sur les panneaux publicitaires déroulants des rues de Vienne et Salzburg. Outre que cela pourrait constituer un danger pour la circulation, il n’est pas certain que détourner « artistiquement » des images de cul en les placardant sur les autoroutes soit la meilleure manière d’augmenter l’estime du public pour les institutions européennes.

On serait tenté de croire à un malheureux hors-sujet de Tanja Ostojic, doublé d’une négligence ponctuelle des responsables de la campagne dans leurs choix, mais son affiche n’est pas la seule à avoir été jugée scandaleusement pornographique et retirée pour usage coupable de deniers publics [2]. En effet, deux autres affiches ont déclenché les foudres : les photos de l’espagnol Carlos Aires, représentant la reine d’Angleterre et les présidents Chirac et Bush en train de partouzer en plein air [3]. Un des responsables de la campagne, Georg Springer, chef des théâtres nationaux, fait preuve d’une mauvaise foi et d’une incompétence peu communes en démentant qu’il y ait ni pornographie ni volonté de provocation dans cette campagne, et les artistes dénoncent une censure publique de ces images qui ont, selon eux, pour but de critiquer la globalisation et ironiser sur l’Union

M. Springer et ses artistes doivent avoir bien de la merde dans les yeux pour nier à ce point une vision si explicitement pornographique et ne plus voir aucune différence entre espace privé, intime, muséal et public.

Ce commentaire de Robert Marchenoir rappelle à ces pauvres écervelés que Le fait que nous soyons aujourd’hui anesthésiés par un bombardement incessant d’images de cul dans l’espace public ne change rien à leur nature, et à l’impact profond et nocif que ce dévoilement systématique et non consenti de l’intime peut avoir.

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