L’AFP nous les brise

7 décembre,
par Romy Têtue

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Les personnalités de l’année ne sont pas les « briseurs de silence ». Mais les « briseuses de silence ». Ou comment les médias persistent à nous invisibiliser.

L’AFP vient de titrer « Harcèlement : les “briseurs de silence” désignés “Personnalité de l’année” par Time ». Mais qui sont ces mystérieux « briseurs » dont parle l’Agence France Presse ? Une nouvelle expression comme « lanceur d’alerte » ? Devinez-vous que, derrière ce titre, ce sont les femmes qui sont désignées ? Oui, celles-là mêmes qui ont brisé le silence ces derniers mois, de façon massive, inédite, initiant un mouvement international, vous souvenez-vous ? Que ce soient des femmes semble avoir échappé à l’AFP…

Brève de l'AFP : les « briseurs de silence »…

Alors que le Time met ces femmes à l’honneur, l’AFP relaye cette information en les escamotant. L’hebdomadaire américain vient en effet de désigner « personnalité de l’année » non pas une personne, comme de coutume depuis 1927, mais plusieurs : toutes celles qui ont brisé le silence ces derniers mois. En couverture, les premières femmes ayant « brisé le silence » et révélé l’affaire Weinstein aux milliers de personnes qui ont suivi avec le hashtag #metoo. Six femmes en Une, dont l’une a le visage caché, en référence à toutes celles restées anonymes.

Couverture 100% féminine du Time : « Person of the Year : the Silence Breakers, the voices that launched a movement »

Il est intéressant de remarquer que le Time a ostensiblement rebaptisé le titre « Man of Year » dans une forme plus générique et inclusive « Person of the Year » (depuis… 1999) et parle sans discrimination de celleux qui ont brisé le silence. C’est évidemment plus facile en langue anglaise, où le genre est moins marqué, qu’en français, où la polémique actuelle dite de l’« écriture inclusive » rappelle justement combien le sexisme imprègne encore la langue française, si l’on n’y prend garde.

Traduction machiste

Comment l’AFP a-t-elle traduit cette information ? Si la distinction « Person of the Year » a été correctement traduite en français par « Personnalité de l’année », le titre « the silence breakers » a été hâtivement traduit par « briseurs de silence » — plutôt que « briseuses de silence » —, faisant passer, par ce choix, ladite personnalité pour masculine, invisibilisant les femmes.

Il n’y avait pourtant pas de difficulté à traduire « briseuses de silence », puisque le mot existe au féminin, afin de rester fidèle à l’information — dont témoigne également, si doute il y avait chez les traducteurs, l’image, qui ne montre que des femmes. Mais l’AFP semble appliquer scrupuleusement la règle du masculin neutre qui l’emporte sur le féminin. Y compris pour parler d’un groupe de femmes. C’est ainsi que, cruelle ironie, l’actrice Ashley Judd, la chanteuse Taylor Swift, l’ingénieure Susan Fowler, parmi les premières à dénoncer les agressions sexuelles des hommes de pouvoir, et toutes les autres disparaissent dans l’actualité française sous le masculin qui l’emporte, les médias relayant massivement à grand coup de copier-coller. En re-silenciant ainsi celles qui, précisément, sortent du silence, cette règle de grammaire montre bien ici, non seulement ses limites, son absurdité, mais aussi son caractère offensant et toute sa violence.

Persistant dans l’erreur, l’AFP tweete « ceux qui ont brisé le silence… » déclenchant des demandes de suppression et d’excuses. Douze heures après, au moment où je rédige ce texte, le tweet est toujours en ligne.

Tweet de l'AFP : « ceux qui ont brisé le silence »

Plus qu’une malheureuse erreur de traduction, c’est très révélateur de la réponse française à la parole des femmes, qualifiée de délatrice, soupçonnée d’être diffamatoire, ignorée des pouvoirs publics et sans grande conséquence pour les accusés, contrairement aux États-Unis, où s’ensuivent évictions et démissions. Tandis qu’outre-Atlantique les femmes obtiennent reconnaissance, jusqu’à faire la Une à la place du président Trump, qui y était attendu, le journaliste français, voyant cela, réaffirme la prévalence du masculin. Parce que, quand même, hein, la langue, ça se respecte. Davantage que les personnes, manifestement.

Help yourself : stop using French !

Oh ! que cela donne envie d’arrêter de parler français, cette langue non seulement sexiste — par héritage historique, disons, pour faire court — mais aussi réac, puisque, même face à une Une 100 % féminine, face au sujet de la dénonciation des violences faites aux femmes, elle reste infichue d’accorder au féminin et ajoute par là une agression supplémentaire à celles dénoncées. Outre l’affront, c’est du non sens. Je ne veux plus laisser entrer ce galimatias dans ma tête. J’ai urgemment besoin de changer de langue. Cessons donc de parler cette langue qui ne veut pas de nous ! Hey girls, help yourself : stop speaking French, since this language doesn’t want us !

La presse française peine à relayer l’information de façon respectueuse, butte pitoyablement sur les mots, et produit finalement l’effet inverse, d’effacement des femmes, là où le Time les met en lumière. Au delà de la reconnaissance, le choix de Time reflète l’ampleur des répercussions du mouvement anti-harcèlement aux États-Unis et au-delà, via les réseaux sociaux, avec notamment #Balancetonporc ou #YoTambien.

« Les actions galvanisantes des femmes de notre couverture, avec celles de centaines d’autres, et beaucoup d’hommes, ont déclenché un des changements les plus rapides de notre culture depuis les années 1960 », a expliqué le rédacteur en chef de Time en dévoilant ce classement. « Pour avoir donné une voix à des secrets de Polichinelle, pour être passés du réseau des chuchotements aux réseaux sociaux, pour nous avoir poussés à arrêter d’accepter l’inacceptable, les briseuses de silence sont la personnalité de l’année », a-t-il ajouté, cité dans un communiqué du magazine.

Cessons plutôt de lire la presse française, qui manque tant de respect pour les personnes concernées, que de rigueur dans l’information, et allons puiser à la source : TIME Person of the Year 2017 : The Silence Breakers. Bye !

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Vos commentaires

  • Le 7 décembre à 10:36, par Francois En réponse à : L’AFP nous les brise

    Hello,
    Pourquoi accuser la langue ? Vous le montrez bien : le mot « briseuses » existe. Le problème ne se situe pas dans la langue, dans l’absence du mot, mais bien dans l’esprit de ceux qui utilisent ainsi la langue pour déformer la réalité. La langue française n’est pas sexiste quand les personnes qui l’utilisent ne le sont pas.
    Cordialement

  • Le 7 décembre à 11:48, par Romy Têtue En réponse à : L’AFP nous les brise

    Attention, la « langue » n’est pas qu’un corpus de mots inertes, mais englobe aussi l’usage qu’on en a. Pour exemple, le mot « avocat » ne fait sens que dans l’usage, qui permet de distinguer entre celui que l’on consulte et celui qu’on mange. De nombreux mots féminins existent, mais que l’usage borne à un sens pérojatif, en témoigne cette éloquente vidéo : Pourquoi la langue française est sexiste, par la comédienne Catherine Arditi. Le vocabulaire, les mots que l’on emploie peuvent se révéler profondément machistes, si l’on n’y prend garde. À nous d’en faire meilleur usage.

  • Le 7 décembre à 16:23, par Chester Denis En réponse à : L’AFP nous les brise

    N’est-ce pas la démonstration qu’en France, la honte n’a pas encore changé de camp ? Dire que la langue française est en péril, que le masculin ne peut cesser de l’emporter, que la gaudriole est une spécificité, n’est-ce pas créer un plafond de verre ? DSK, Baupin, Cantat, et ceux qui tournent autour d’eux sont-ils détruits par la honte et la peur ? Non, le combat n’a pas été couronné de succès, pas encore.

  • Le 7 décembre à 16:45, par Romy Têtue En réponse à : L’AFP nous les brise

    Oui, c’est exactement ce que signifie le choix de ce mot, « briseurs », et même plus : que ce n’est même pas monté au cerveau.

    PS : intéressant, ton blog, Denis : Singulier masculin. Merci !

  • Le 7 décembre à 17:43, par Pierre En réponse à : L’AFP nous les brise

    La traduction est un art difficile ... on pouvait espérer mieux de l’AFP !

    Sans parler de l’usage du mot « briser » qui se rapproche dangereusement de l’expression « briser les b.... » et qui pourrait donner l’impression qu’elles nous les brisent pour parler poliment ...
    A mon avis « breaker » signifie moins « briseur » qu’ « arrêteur » (cf « break point » en programmation), littéralement un « breaker » est un « brisant » ou un « disjoncteur ». Après on peut utiliser « strikebreaker », « briseur de grève » ou même « ballbreaker », vous traduirez ... mais je vois rarement « silence breaker ».

    « Silence breakers » aurait dû être traduit plutôt par ... c’est difficile ... « stoppeuse » ? « termineuse » ? « fossoyeuse » ? et « silence » par ... « silence » ? « omerta » ?
    Je me suis souvent interrogé sur la traduction possible de « breaking bad » ... « tourner mal » ? Les « retourneuses de silence » ? les « renverseuses de silence » ?

    Mais oui définitivement, utiliser le masculin pour parler d’un groupe de femmes, big mistake de l’Agence à Féminiser en Priorité.

  • Le 7 décembre à 23:09, par Romy Têtue En réponse à : L’AFP nous les brise

    Alors ça, c’est formidable : voulant m’en référer au dictionnaire, je cherche dans le Littré, où je trouve le mot « briseuse » lequel renvoie… vers la page définissant « briseur » seul, sans mention du féminin ! À peine mieux sur CNRTL, qui défini « briseur, euse » mais comme « subst. masc. » seulement…

    L’on comprend mieux soudain pourquoi le féminin, qu’omettent les dictionnaires, reste si peu et/ou laborieusement employé… Elle est pas belle ma langue ?

    Le terme existe pourtant et n’est pas nouveau : briseuse de grève, de ménage, etc. Finalement, je m’en référerai au Wiktionnaire, dictionnaire libre et contributif, qui semble mieux refléter la langue vivante, définissant le nom féminin « briseuse » comme « celle qui brise, qui rompt quelque chose ». C’est pourtant pas compliqué !

  • Le 8 décembre à 00:00, par Zlotzky En réponse à : L’AFP nous les brise

    Je rejoins le commentaire de François plus haut. Même si la langue française aurait besoin à coup sûr d’un sérieux dépoussiérage en la matière, elle n’empêche pas, en l’occurrence, de féminiser la traduction pour peu qu’on en ait la volonté, et c’est bien là que se situe le problème.
    Par ailleurs, rejeter le français pour lui préférer l’anglais (pourquoi pas le swahili ?) me laisse dubitatif car il s’agirait là d’une forme de soumission à la langue dominante des maitres dans une étendue qui dépasse largement celle du conflit de genres.

  • Le 8 décembre à 11:12, par Romy Têtue En réponse à : L’AFP nous les brise

    Pourquoi pas le swahili, oui ! J’ai juste un peu plus d’avance en anglais qu’en swahili ;) Peu importe : étudier n’importe quelle langue, pourvu que ça aère les neurones. Et surtout, cesser de lire ce français qui nous ignore. Explorer, diversifier, pour ne plus subir.

  • Le 8 décembre à 21:51, par Francois En réponse à : L’AFP nous les brise

    « Elle est pas belle, ma langue ! »
    Désolé, mais de nouveau, je trouve que vous confondez un problème de langue avec le problème situé dans l’esprit des personnes qui rédigent les dictionnaires dont vous parlez. Si « briseuse » existe, la langue n’est donc pas le problème. Mais il y en a bien un chez les gens ayant rédigé l’article du dictionnaire définissant ce mot comme « masculin »...
    Après...
    Après je me demande quand même si on ne fait pas trop grand cas de cette histoire de langues qui seraient plus ou moins sexistes que d’autres. A ce que je sache, il n’y a pas moins de violences sexistes aux États-Unis, où les hommes parlent anglais, qu’en France...

  • Le 9 décembre à 13:55, par Romy Têtue En réponse à : L’AFP nous les brise

    Je ne dis pas le contraire. Et j’ai déjà répondu : critiquer la langue, ce n’est pas seulement critiquer les mots, mais aussi (et surtout ici) l’usage qui en est fait. En limitant votre entendement de la langue française aux mots seuls, vous la concevez comme une langue morte. Contrairement à vous, je pense le français comme langue vivante : elle possède des locuteurs et locutrices toujours en vie, qui respectent (AFP) ou questionnent (ici) son usage, ses règles, lesquelles ne sont pas immuables, précisément parce qu’elle est (encore) vivante.

  • Le 10 décembre à 03:04, par Jac En réponse à : L’AFP nous les brise

    Eh, dîtes-donc, elle est à nous aussi la langue française.
    Pourquoi faudrait-il la leur abandonner ?’qu’ils nous privent de ça aussi ?
    Une langue c’est un territoire.
    Nous exigeons le droit de l’habiter comme celui d’habiter la rue.

  • Le 10 décembre à 12:29, par Romy Têtue En réponse à : L’AFP nous les brise

    Exactement ! N’en déplaisent aux académiciens, j’existe. Et j’ai besoin de mots pour parler, j’ai besoin d’exister aussi par les mots. Soit on nous/se fait une place dans la langue. Soit, par nécessité, nous irons habiter une autre langue, le swahili, l’anglais, peu importe, ou celle qu’on s’inventera.

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