J’ai (pas) le coronavirus

14 mars,
par Romy Têtue

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Ne faites pas comme moi : n’attendez pas d’être fébrile pour savoir comment réagir. Anticipez. Et restez chez vous.
Et pas de panique. Je vais bien.

Pas la grande forme cette semaine. Je m’étais sentie un peu fébrile lors d’un rendez-vous. Un coup de chaud en animant l’atelier de l’après-midi. Envie de dormir chez le kiné en fin de journée. Puis mollement patraque dans le métro qui me ramenait chez moi. Mais rien d’assez gênant pour remettre en question ma présence le lendemain pour dispenser la formation prévue, et tant attendue, de ce dernier jour de semaine. Bref, simple fatigue de fin de semaine hivernale ou… j’ai soudain un doute : devrais-je me mettre en quarantaine pour préserver les autres ?

Car nous ne sommes pas en temps ordinaire. Chaque matin depuis dix jours, une cellule se réunit dans mon entreprise pour prendre les décisions qui s’imposent pour limiter l’épidémie. Plus de bise ni de serrage de mains. Assez naturellement, on se checke du coude. Gel hydroalcoolique à côté des machines à café. Chaque soir chacun emporte son matériel pour être prêt à travailler de chez lui en cas de confinement. Préparés, nous attendons la déclaration présidentielle qui annoncera peut-être ce soir le stade 3, seuil d’alerte sanitaire maximal. Sans y croire : Macron préférera repousser l’urgence sanitaire afin de maintenir les élections et l’activité économique — alors que nous n’avons statistiquement que neuf jours avant de connaître la situation tragique de l’Italieles hôpitaux sont débordés, peut-être évitable en agissant dès maintenant. Dans ce cas, pourquoi ne pas prendre nos responsabilités citoyennes en nous confinant de nous-mêmes dès maintenant ?

Tandis que je tourne la clef dans la serrure, le président annonce la fermeture des écoles, lycées et universités sur tout le territoire national pour contenir l’épidémie, les enfants étant des porteurs sains, tandis que nos aînés, qui sont vulnérables au virus, doivent rester chez eux. Ça me semble un peu léger pour gérer « la plus grave crise sanitaire qu’ait connu la France depuis un siècle », mais pas bête d’isoler les vecteurs du virus des cibles fragiles. Surprenant de la part de ce banquier habituellement plus soucieux de l’économie du pays que de nos vies — j’y crois pas un instant. Car en même temps, toujours pas de stade 3 : élections et activité économique maintenues, en télétravail si possible. Quelle galère pour les parents ! Dans mes réseaux, les plus aguerris avertissent les autres : s’occuper d’enfants est une activité à temps plein incompatible avec le (télé)travail. Ce n’est pas possible, les employeurs vont devoir l’entendre.

Je les laisse se refiler les bons conseils entre télétravailleurs chevronnés et débutants pour appeler ma mère afin de m’assurer qu’elle a bien reçu la consigne. Fort bien, puisqu’entre rester chez elle et aller voter, elle ne sait laquelle suivre de ces deux injonctions contradictoires… J’apprends aussi que, pour maintenir son activité, ma sœur pense lui confier ses enfants. Merde. Si tout le pays confie les porteurs sains aux plus vulnérables, ça va écrémer plus vite : moins de retraités, ça fait autant de pensions d’économisées ! C’est donc ça le plan présidentiel ? J’évite le drame familial en rappelant le miracle d’Internet qui permet de communiquer à distance, conseille à l’une de pratiquer la télé-garderie, à l’autre d’établir une charte de confinement familial, et me soucie enfin de moi.

Il est 21h. Ne pas oublier de manger. Prendre ma température : 38,1°C. À partir de quel centigrade est-elle signe de fièvre ? Je ne sais plus. Le site officiel Ameli donne tellement d’explications que je n’y trouve pas la réponse… Au fait, quels sont les symptômes ? Après quelques recherches : « similaires à [ceux] de maladies hivernales, comme la grippe, dont la fièvre, les douleurs musculaires et les maux de tête ». OK, je checke, mais comment dois-je réagir ? Aller bosser demain parce que c’est bénin ou surtout pas, pour ne contaminer personne ? Dans ce cas, comment obtenir un arrêt maladie ? Voir mon toubib demain matin ou surtout pas, pour ne pas engorger inutilement sa salle d’attente ?

Le site du gouvernement indique un numéro spécial joignable 24/24h, qui m’oriente sèchement, sans même une question, vers le site web de l’ARS, où j’imagine naïvement qu’une discussion en ligne m’aiguillera… Que nenni : le site est en carafe. Après une heure de tentatives, il s’affiche enfin, avec un bandeau marqué « dossier coronavirus », aussi affordant que non cliquable, un gros champ de recherche qui plouffe sur des pages qui restent blanches… Le seul truc qui colle avec mon cas est cette mention plus bas dans la page, qui m’invite à composer le 15 en cas de symptômes, ce que je fais donc docilement, en vain… Je me rappelle alors les témoignages d’autres cherchant vainement à s’informer dernièrement, baladés comme des patates chaudes de service en service, comme notre administration sait si bien faire… C’était il y a 10 jours et ce n’est toujours pas rôdé !? Puis je me ressaisis : pourquoi appeler le 15, c’est-à-dire le service d’aide médicale d’urgence (SAMU) alors que je ne suis PAS en situation d’urgence ?

Je zappe et appelle finalement SOS Médecins, pour demander conseil. Je me soucie moins de ma santé — je ne vais pas mal — que de réagir en citoyenne responsable. Je veux juste savoir si me rendre au boulot demain constitue un risque. On m’envoie un médecin, d’ici 3 ou 4 heures, que je passe à remanier complètement la formation prévue, au cas où je devrais l’assurer à distance, en visioconférence.

Ne faites pas comme moi, renseignez-vous avant de vous sentir fébrile, parce que l’info se cache bien : alors que les locaux de ma boîte sont placardés d’affiches sur les gestes barrières depuis deux semaines, toujours aucune pancarte à la pharmacie en bas de chez moi et les sites officiels rament… Si bien que je me retrouve machinalement à sonder les réseaux sociaux avant de réaliser l’idiotie de mon réflexe. Le niveau d’information n’est pas à la hauteur. Anticipez, informez-vous correctement, sans attendre les premiers symptômes — « toute personne qui a de la fièvre, qui tousse et qui a des difficultés à respirer doit consulter un médecin » ; pas besoin d’emmerder le 15 d’emblée donc — et informez les autres, pour éviter les « spa le moment d’être vegan ou de faire carême, faut bouffer de la bidoche, hein ! avec quelques gouttes d’huile essentielle de ravintsara, tu risques rien » entendus aujourd’hui à mon endroit et autres faux conseils qui circulent. Faute d’information claire et massive, on est surtout mûrs pour la panique. M’étonne pas, finalement, que d’autres en soient à faire des stocks de pâtes et de PQ.

Les gestes pour lutter contre le COVID-19 mis à jour par Nawak. Notez bien les deux derniers : évitez les infos anxiogènes et si vous n’avez aucune compétence médicale ou de gestion de crise, taisez-vous.

Quant aux coqs français et françaises coquettes qui fanfaronnent qu’il faut « continuer à vivre » en ne changeant rien à leurs habitudes, continuant de partir en vacances et d’aller embrasser la famille, continuant de se rassembler en nombre entre footeux et autres Schtroumpfs, continuant à 91 % de faire la bise (sondage Ifop), comme l’ex-première dame de France, se moquant bien de cette « petite grippette »… je n’ai pas de mots pour dire le mépris que j’ai de votre égoïsme : si vous ne craignez pas pour vous, pensez aux autres en ne transmettant pas ce qui, pour d’autres, sera mortel.

Il semble que mes congénères n’aient pas bien compris ce qu’est une pandémie, un phénomène collectif qui dépasse le risque individuel, et que le but des gestes barrières est moins de protéger nos petites personnes que d’étaler la masse de cas dans le temps, pour ne pas exploser les capacités de nos hôpitaux, qui n’en pouvaient déjà plus avant cela. Continuons comme ça et le coronavirus va adorer son séjour en France.

Peu avant minuit, le téléphone sonne. Une copine. Malade depuis deux jours. Grosse fièvre et vomissements. Tant et si bien qu’elle n’a pas réussi à se lever pour voir un médecin. Mince. Comme nous sommes voisines de quartier, je m’assure qu’elle ait bien des pâtes et du PQ — oui, j’essaye de faire de l’humour. À part un câlin par téléphone, elle n’a besoin de rien, ça va.

À 2 heures du matin, le médecin repart. J’ai une infection saisonnière ordinaire et cinq jours d’arrêt qui me semblent plus précautionneux que nécessaires. Je préviens enfin de mon absence, en pleine nuit, proposant de maintenir la formation à distance, puisqu’elle commence désormais dans quelques heures, tandis que le médecin repart dans sa nuit qui promet d’être longue « parce que les gens paniquent ».

Le lendemain, ma formation est reportée. Entre rhino-pharyngite, bronchite et angine blanche, je vais bien, ma voisine aussi. Vu la banalité des symptômes, dans le doute, puisque ce n’est pas dépisté, nous préférons agir comme si nous étions atteintes : rester isolées chez nous. C’est finalement plus rassurant d’être en arrêt maladie, tenue à l’écart de mes collègues et des transports en communs. Puis, dans l’après-midi, mon entreprise annonce nous mettre tous et toutes en télétravail à partir de lundi. Enfin !

Affiche(s) « restez à la maison » de Mathieu Persan à télécharger et imprimer pour les coller dans vos halls d’immeuble ou où vous voulez.

Samedi. Je vais bien : je suis tranquillement chez moi avec des médocs, de la bouffe, de la lecture et Internet pour me relier à vous. Avec le coronavirus ou pas, peu importe, tant qu’il ne sort pas de chez moi. Tandis que mes voisins commencent déjà à s’engueuler sur la bonne façon de se laver les mains — sérieusement ! —, je retourne à ma sieste fébrile, après une chaude infusion de thym au miel et citron. Avec quelques gouttes de ravintsara, n’oublions pas. Quant à vous, inutile de paniquer, ça n’a jamais été aussi facile de sauver des vies : rentrez simplement chez vous et n’en sortez plus !

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Vos commentaires

  • Le 15 mars à 11:19, par Romy Têtue En réponse à : J’ai (pas) le coronavirus

    Pour prendre des décisions rationnelles, on considère ici qu’on est porteurs. Ainsi on a totalement adapté notre mode de vie et notre confinement. Et je trouve que je prends beaucoup plus mes précautions. Je ne me protège pas des autres. Je protège les autres de moi.
    Par exemple, NON, je ne par pas faire le confinement chez mes parents, personnes fragiles, même si le jardin c’est plus pratique.
    NON, je ne vais pas voir ce pote, qui travaille de chez lui, parce que je n’ai pas envie de lui refiler ce que j’ai.
    Et ainsi de suite. Pour tout.
    Et non je ne vais pas travailler demain même si mes chef.fe.s me le demandent.
    Coline Charpentier TPA

  • Le 19 mars à 07:21, par Radosław Sobik En réponse à : J’ai (pas) le coronavirus

    Nous, les Polonais, sommes restés à la maison. Il n’y a pas de foule dans les magasins, pense tout le monde. Les blagues sur le virus apparaissent moins souvent. Tout le meilleur

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