Biscuits, ascenseurs et salaires

La galanterie ou l’hypocrisie masculine démasquée

8 mars 2007,
par Romy Têtue

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De la galanterie comme prétexte à mieux truffer les dindes. Voici deux anecdotes vécues sur mon lieu de travail.

Lundi matin, mal réveillée, mais apprêtée, fraîche et de bonne humeur, je tente de garder l’équilibre dans le RER qui m’emmène, compressée, comme des centaines d’autres personnes, vers mon glorieux lieu de travail. Arrivée à quai, les serrées sardines que nous étions s’éparpillent enfin, en direction des multiples escalators qui mènent à la surface, sur l’esplanade plantée de tours de verre et d’acier, où chacun et chacune va rejoindre son bureau, sa petite cellule d’abeille productive. Mais nous n’y sommes pas encore…

Tous se dirigent anormalement vers l’escalator que j’emprunte habituellement. J’en entrevois bientôt la raison : deux ou trois jeunes vêtus de couleurs vives font une distribution... de biscuits ! Un miracle, pour moi qui n’ai pu petit-déjeuner dignement ce matin !

Cette distribution promotionnelle ventant la nouvelle recette des barres chocolatées de la marque machin-chose tombe à pic, mais pas moyen d’en profiter, les uns et les autres jouant sauvagement des coudes pour attraper leur appétissant biscuit au vol. Impossible de lutter contre ces messieurs en costard-cravate, qui bombent le torse, s’étalent de toute leur carrure, donnent des coups faussement involontaires de leur attaché-case et piétinent au passage les frêles escarpins des femmes qui chancellent sur leurs talons-aiguille en couinant de douleur dans l’indifférence masculine, c’est-à-dire générale. Quand je peux enfin approcher, c’est que les paniers de nos bienfaiteurs sont vides. La manne m’est passée sous le nez et je reprends mon chemin en maugréant.

Pas pareille...

Fin de journée. L’ordinateur éteint, les dossiers rangés, je rejoins non sans bâiller les ascenseurs qui, au nombre de quatre, desservent les 25 étages de notre tour. J’ai quitté trop tôt, c’est-à-dire en même temps que tout le monde, et ça bouchonne déjà, oui dès les ascenseurs. Je me place donc à la suite de ceux qui me devancent, en espérant que nous ne soyons pas trop nombreux, pour avoir la chance de faire partie de la prochaine fournée. À la queue leu leu, nous patientons en silence, fatigués de notre journée, en scrutant les voyants qui nous indiquent l’étage où se trouve l’ascenseur attendu. Celui-ci arrive enfin, ses portes s’ouvrent mais… personne ne monte… et tous de me regarder. Surprise, je jette un œil derrière moi, mais non, pas d’erreur : c’est bien moi que l’on observe ainsi. Mais qu’ai-je donc ? une alopécie soudaine ? L’un s’écarte expressément devant moi, un autre assortit son regard insistant d’un signe de tête. Au secours, que se passe-t-il ? je ne comprends pas ce qu’ils me veulent ! Un troisième amorce un geste qui m’invite à monter dans l’ascenseur, moi seule, aussitôt imité par quelques autres et bientôt tous affichent des sourires pathétiques, agacés ou gentiment bienveillants. Est-ce qu’une rumeur court à mon sujet, qui impose de garder distance ?

Ils se sont insensiblement écartés pour me dégager une allée, qu’il faudrait que j’emprunte, telle une reine ou une pestiférée, pour une raison qui m’échappe. Et soudain, un flash, je comprends : je suis une femme, eux des mâles, et, incroyable mais vrai, la galanterie existe encore. Oui, au XXIe siècle, dans cet univers ultra-moderne, sensé être strictement professionnel, plein de jeunes business-workers de la dernière génération.

Cela m’avait échappé, mais il n’y avait que des hommes devant moi, devant ce maudit ascenseur, qui referme maintenant ses portes. Sans nous. Ces crèmes d’andouilles s’adonnent donc à la galanterie, y sacrifiant l’intégralité de leur bon sens, qui aurait plutôt voulu ici, vu le groupe d’individus en attente, que l’on monte en ordre d’arrivée, plutôt que de perdre son temps au point de rater son tour, à s’écarter pour laisser la primeur à la dernière personne, qui plus est sous le prétexte qu’elle est « pas pareil » : c’est une femme. Stop, une femme ! soyons stupides, écartons-nous, sourions niaisement, bref soyons galants, entre bienveillance et condescendance.

La première fois qu’on m’a fait le coup, je n’ai rien compris et c’était hautement désagréable d’être ainsi l’objet de tous les regards, comme si j’avais soudain été changé en concombre géant, frappée d’étrangeté.

Les fois suivantes, prévenue, j’ai essayé de ramener mes collègues à la raison : « je vous en prie ; allez-y ; mais passez donc ; vous étiez là avant moi ; voyons, ne perdons pas notre temps ; avancez, ne soyons pas stupides ; mais pressez donc, on va finir par le rater… ». En vain. Face à la résistance, j’ai progressivement laissé tomber. Et je passe finalement devant ceux-là (avec un dédain à hauteur de leur idiote galanterie).

Les galants sont-ils sains d’esprit ?

Reste que je m’interroge sur la sincérité et/ou l’état mental de ces hommes qui prétendent, la main sur le cœur, l’air affecté, que la galanterie est signe de considération et de grand respect pour « la » femme, quand ce sont ces mêmes hommes qui me cèdent le passage devant un ascenseur, mais ne savent même pas faire la queue et me bousculent allègrement devant un escalator où se distribuent des biscuits. Manifestement, dans l’échelle des valeurs masculines, le respect de la gente féminine n’est rien à côté de celui du biscuit. Enfin, s’ils étaient cohérents avec eux-mêmes, ces galants me laisseraient passer première pour prendre non seulement la meilleure place, mais aussi le meilleur biscuit, et soyons logique, le meilleur salaire.

Appelons la galanterie par son vrai nom : hypocrisie.

Car il faut vraiment prendre les femmes pour des dindes à truffer, à ainsi penser qu’elles se sentiraient respectées, voire même flattées, qu’on leur témoigne galanterie, quand par derrière on empoche, sans le moindre scrupule, un salaire supérieur d’un quart, rien que ça, un quart, biscuits non compris, et oser croire qu’elles n’y verraient que du feu.

Votre galanterie Messieurs, soyez honnêtes, n’est qu’une esbroufe destinée à tromper les personnes les plus niaises, cette sous-catégorie que vous nommez « femmes ».

À défaut de changer le monde et les discriminations salariales du jour au lendemain, n’oubliez pas que les femmes sont, comme vous, dotées d’un organe cérébral, et faites donc preuve de bon sens, cela vous siéra mieux que votre hypocrisie effrontée d’enfant roi, égoïste et gourmand.

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Vos commentaires

  • Le 12 mars 2007 à 11:42, par Stéphane Deschamps En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    Zut, j’arrête tout de suite d’être galant...

    Tu veux un gâteau ? :)

  • Le 21 mars 2007 à 22:53, par ? En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    surtout ne vas pas aux states ;-)

  • Le 21 mars 2007 à 23:33, par comradE Ogilvy En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    Je ne vois pas d’incohérence, car comme dit Confucius : dernier arrivé pour les biscuits, y’en a plus, dernier rentré dans l’ascenseur, premier sorti…

    (Parole de mauvaise langue pour juste voir si Lao Tseu a bien programmé mon gravatar dans la matrice) (bof, dit la prévisu)

  • Le 8 juillet 2007 à 06:19, par Claire En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    Bah, tout petit effort est bon à prendre. Et puis, un peu de sociabilité ne fait pas de mal, au contraire !

    Que cela n’enlève en rien les autres problèmes, c’est une évidence !! mais pourquoi refuser ce qui peut être un moyen d’entrée en communication ? Pour faire progresser tout ce qui être amélioré, je ne pense pas qu’il faille se priver de cette marque d’éducation, sinon on recule.
    Pas idéal mais pragmatique.

  • Le 28 juillet 2008 à 14:37, par Romy Têtue En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    Claire : parce que tu trouve que bousculer les autres pour attraper les biscuits et se garder le meilleur salaire est une « marque d’éducation » ??

  • Le 24 mars 2011 à 19:44, par Laurie-Anne En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    Donc, nous retiendrons, que pour le mâle l’estomac passe avant l’entre-jambes :p

  • Le 30 mars 2011 à 10:15, par Nico En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    A ceci près que j’imagine que les hommes bousculant pour la gourmandise ne sont pas les mêmes qui laissent entrer poliment... donc pas de généralisation abusive et ne mélangeons pas tout, chères mesdames. ;)

  • Le 12 juin 2012 à 12:54, par Anonyme En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    Connaissez vous l’origine de la galanterie ?
    Autrefois les assassin profitaient du fait que l’on ne puisse passer qu’un par un par une porte pour tuer celui (ou celle) qui passerait en premier faire passer les femmes en premier était donc un moyen de se protéger.

  • Le 18 septembre 2014 à 12:17, par quote En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    La galanterie maintient l’ordre social, qui repose sur l’idée que chaque sexe possède de façon innée (naturelle, biologique), des prédispositions qui justifient que les femmes aient besoin d’un protecteur […] « tirer systématiquement la chaise d’une femme, lui apporter son manteau et le lui mettre, la faire passer devant soi, lui proposer de s’asseoir à sa place dans le bus, payer ses consommations etc., c’est la reléguer, sous un aspect aimable, à un statut d’être faible et handicapé ». […] Les femmes qui sont l’objet d’un discours galant en perçoivent souvent l’aspect négatif et occulte : elles ressentent un malaise. Il est en tout cas indéniable que l’effet est déstabilisant dans le cadre professionnel. Déstabilisant au point de rendre bête.

  • Le 5 octobre 2014 à 10:03, par Romy Têtue En réponse à : Biscuits, ascenseurs et salaires

    Voici une citation qui résume parfaitement le propos de mon billet :

    Si un homme qui s’efface devant moi à la porte du bureau n’est pas gêné de gagner 25 % de plus que moi pour le même travail (c’est la moyenne en France), sa galanterie me coûte trop cher. D’ailleurs, quand il s’agit d’une promotion, le plus galant des hommes dira-t-il : « Après vous, madame, je vous en prie » ?

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