Femmes inconnues au Père Lachaise

14 juillet 2013,
par Romy Têtue

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Comment effacer les femmes de l’histoire ? En ne les nommant point. En laissant croire qu’elles n’en furent pas actrices, ou qu’en des rôles secondaires, relatifs aux hommes, ces héros.

Quoi de plus rafraîchissant, par les chaleurs actuelles, qu’une balade à l’ombre des nombreux arbres du cimetière du Père Lachaise ? Curieuse, j’ai suivi une visite guidée à la découverte de femmes d’hier, pensant m’entendre conter les vies de celles-là qu’on n’oublie que trop. Déception. Notre guide était incapable de parler des femmes. Il ne les mentionnait qu’en relation avec les hommes, leurs maris, pères ou amants, omettant même parfois de prononcer leur nom, et situait sa narration dans un contexte masculin, fait de guerres, d’œuvres, d’exploits et de véhicules terrestres ou aériens. « Cette femme célèbre, sans laquelle Proust n’aurait sans doute pas écrit… » commençait-il en s’arrêtant devant une tombe. En réalité, ce n’est pas cette femme, dont la tombe ne m’informe même pas du nom, que j’ignore encore, mais bien Proust qui est célèbre. Cette façon qu’a de faire notre historien de guide — car c’est ainsi qu’il se présente — est exemplaire de l’effacement historique des femmes : on les nomme à peine, on ne les voit pas, ou seulement dans des rôles secondaires, de compagne, de soutien, de séductrice : Elisa Mercoeur « élégante poétesse, amie de Lamartine et Chateaubriand » ; Missy, fille du duc de Morny, se déguisait en homme et se faisait appeler Oncle Max ; Mme Steinheil, née Japy, maîtresse du président Félix Faure, devant la tombe de celui-ci, puisqu’elle ne gît même pas ici… Il se plaisait à rappeler combien Napoléon avait eu de maîtresses officielles et de bâtards, que Proust était entouré de bien belles jeunes filles, où le peintre Modigliani trouvait ses modèles féminins… et à caresser les seins des sculptures de bronze, non sans commenter le plaisir qu’il éprouvait en cela. Émilie, comtesse de Lavalette, est présentée comme « l’exemple même de la femme qui aime », pour avoir sauvé in extremis son conte de mari. Il ne parle pas de l’immense talent de la musicienne Ginette Neveu, mais du destin de son violon. Il ne parle pas d’Héloïse, mais de l’émasculation d’Abélard, ainsi puni de l’avoir aimé… Plusieurs fois il évoqua le sexe masculin, dont deux cas d’émasculation, ce qui semblait le marquer, ainsi que deux cas de travestissement…

Il ne s’attarde pas devant la tombe d’Hubertine Auclert qui se battit pour le suffrage féminin. Des femmes et de leur condition, il ignore manifestement tout. Cet homme vit en phallocratie. Il n’est pas goujat, à peine grivois, ni condescendant, ni même franchement paternaliste. Il paraît juste savant et heureux de le partager, généreusement, si bien que parmi celles et ceux qui le suivaient dans cette promenade, il fut même remercié de défendre, par le thème annoncé de la visite, les femmes… ce qui montre à quel point l’aveuglement est partagé. Au contraire, en racontant tout sauf leur vie, il contribue à leur effacement. À l’écouter, on croirait que les grandes choses de ce monde sont faites par les seuls hommes, ses héros. Les femmes, elles, ne sont que des accompagnatrices, qui agrémentent l’histoire, la pimentent parfois.

Il en va de même pour l’histoire contemporaine, comme dans ce documentaire récemment produit par Arte, « La contre-histoire des internets », qui montre tant d’hommes et (quasiment) aucune femme [1], comme si Internet s’était créé sans elles. C’est faux. Mais l’escamotage est tel que l’on est persuadé de leur absence et que l’on va chercher, en réaction à cet article critique, parmi les jeunettes, par ignorance des pionnières, faisant le travail à la place des documentaristes.

Cessant d’écouter cet escamoteur, je me suis donc intéressée aux inscriptions des plaques funéraires pour connaître, à défaut de la biographie, les noms des femmes reposant ici. C’est oublier que les femmes n’ont pas de nom. Ici une plaque « À notre amie », sur une tombe ne portant mention d’aucun nom féminin. Souvent est inscrit le nom de leur mari et parfois, mais pas toujours, avec rappel de leur vrai nom : « née Obadia ». Saviez-vous que, belle exception, Colette n’est pas le prénom, mais le nom de la célèbre écrivaine ? Parmi les figures féminines ornant les sépultures, la plupart sont des pleureuses ou des allégories. C’est la beauté de leur anatomie ou l’émotion qui les caractérisent. Autre flagrante dissymétrie, alors qu’on ne compte pas les statues honorifiques et bustes masculins, la défunte est rarement représentée.

Vous en apprendrez bien plus sur le site des amis et passionnés du Père Lachaise, qui dresse les portraits de pas moins de 192 femmes célèbres ! Comme quoi, en faisant l’effort de se documenter un peu…

  • Amie sans nom
  • Tombe de Colette
  • Bronze poli par les caresses
  • « Une maman, c’est si beau, que le bon dieu en a voulu une »
  • Née Dumouchel
  • Née Lo
  • Affliction
  • Tombe d’Edith Piaf
  • Tombe d’Hubertine Auclert

Vos commentaires

  • Le 15 juillet 2013 à 19:02, par tungstene En réponse à : Femmes inconnues au Père Lachaise

    lors de la visite du Père Lachaise, je n’ai pas eu votre sagacité n’ayant pas eu recours à un guide, outre la prétention post mortem de certains affichant puérilement leurs divers titres, grades et Cie j’ai surtout remarqué cette facétie du destin qui a fait jouxter le caveau des Chambon avec celui des Bayonne !!!!!!

  • Le 22 juillet 2013 à 14:37, par Romy Têtue En réponse à : Femmes inconnues au Père Lachaise

    À lire sur le même sujet, sur les représentations conventionnelles de la féminité et les transgressions des normes de sexe et de genre dans la statuaire : Les femmes célèbres sont-elles des grands hommes comme les autres ?, ouvrage de Christel Sniter Créaphis éditions, 2012, via Mad Meg :

    Les femmes publiques restent donc enfermées dans les carcans de la féminité construits par la société : les révolutionnaires sont charitables, les combattantes sont martyres, les artistes sont maternelles. « Les statues de femmes incarnent donc des valeurs spécifiques au sexe faible, non pas la créativité, le génie visionnaire, l’esprit supérieur, la rationalité ou l’inspiration, mais plutôt la protection, la souffrance, la dévotion, le sacrifice, d’une part, le divertissement de l’autre ».

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