Deux américaines

dans un restaurant parisien

2 août 2002,
par Romy Têtue

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Si, je me souviens des deux américaines !

Deux femmes d’allure tout à fait respectable, l’une assez âgée, l’autre au physique un peu indien, sans doute une mère et sa fille, s’étaient installées à la table 6.

Elles m’ont appelée d’un signe de la main, et quand je suis arrivée à leur hauteur, se sont adressées à moi dans un charabia incompréhensible. Je me suis penchée à leur table avec bonne volonté en disant : Oh, I’m sorry ! I don’t speak english very well. Can you repeat please ? Et elles ont recommencé de plus belle, avec encore plus de mots et encore plus de phrases, dans lesquels je n’ai reconnu aucun élément du vocabulaire propre à la restauration. Face à mon air désappointé, elles ont fait un signe condescendant de la main qui signifiait : ce n’est rien, allez, retournez à vos casseroles.

Lorsque je suis arrivée avec les boissons, elles ont grimacé en expliquant que la fumée des cigarettes les gênaient. Je leur ai proposé une autre table, la 43. Elles s’y sont assises, en ont froissé les serviettes, juste avant de se relever et de se diriger, sans mot dire, avec désinvolture, vers la grande table du fond. Impossible de leur faire comprendre que c’était une table de 4 (que l’on préfère réserver à des convives plus nombreux), alors qu’elles n’étaient que deux. Apparemment, une américaine vaut au moins deux françaises.

Elles me font signe qu’un truc ne va pas : l’Evian n’est pas gazeuse (ou la San Pellegrino n’est pas plate, je ne sais plus), ce qui est parfaitement normal. J’ai tout de même proposé de la leur changer, on a bien le droit de se tromper, surtout lorsqu’on est un peu dépaysée. Mais, bien que faisant la moue, elles ont refusé.

Lorsque je suis arrivée les bras chargés de leurs trois entrées, dont des escargots bouillants, elles ont réclamé du pain et du beurre. Et m’ont retenue à leur table en demandant pourquoi ce chien traînait dans la salle. Si c’était le mien. Quel âge il avait. Pour finir par dire qu’un chien dans un restaurant, ma foi... (grimace)... en Amérique, on ne verrait pas cela !

Lorsque je suis arrivée avec le supplément de beurre, elles semblaient mécontentes qu’il arrive si tard (faut dire qu’elles ne sont pas les seules clientes, et que tandis qu’elles m’entretenaient du chien du patron, elles commençaient déjà à manger et je ne pouvais pas me dédoubler pour aller en cuisine le leur chercher).

Elles ont mangé doucement en parlant beaucoup. Comme elles étaient à la table du fond, donc très éloignées des autres clients, j’ai du repasser plusieurs fois voir où elles en étaient, leur demander si tout était OK. Mais c’est seulement lorsque j’étais loin qu’elles m’ont à nouveau fait signe, pour me demander un autre supplément de beurre. Auquel elles n’ont finalement jamais touché.

Puis encore un signe de la main, et la plus jeune se levant de table pour me demander de débarrasser et de leur faire parvenir leurs plats rapidement. Je débarrasse. Elles me complimentent alors mon collier, me demandant... c’est un cadeau. Un collier qui vient de Tahiti. Elles ne connaissent pas Tahiti. Elles me regardent d’un air dubitatif, et la plus âgée entreprend de m’expliquer quels semblables colliers on peut trouver, en Amérique... mais comme elles s’évertuent à me parler dans une langue que je leur ai pourtant dit ne pas bien comprendre, je souris stupidement en hochant de la tête, tandis que leurs assiettes commencent à me peser lourd sur l’avant-bras.

Rapidement, rapidement ! Elles en ont de bonnes ! Elles se comportent comme si elles étaient les seules clientes du restaurant, et que j’étais trois à les servir ! Je leur dépose leurs poulets et je coupe court. Mais je veille bien, puisqu’elles sont pressées, à ne pas les faire attendre. Aussitôt la dernière bouchée avalée, j’arrive avec la carte des desserts sous le bras, et débarasse pendant qu’elles commencent à la consulter. Malheur à moi ! elles souhaitent une glace et je dois leur énumérer les « flavours ». Ah, non... plutôt un sorbet... manquant de vocabulaire, mais pas de coup de crayon, ni d’à propos, je dessine fraise, citron et autres « flavours » sur la nappe en papier... et les laisse décider.

Elles se concertent, puis me font signe : elles ne prendront rien. Non pas de café. Ni cappuccino. Mais elles ne réclament pas l’addition et restent là d’un air satisfait. Longtemps. Je me dis que je les ai bien servies, que j’ai passé du temps avec elles. J’ai fait beaucoup d’efforts pour comprendre leur langue, répondre à leurs questions et les satisfaire au mieux, elles et leurs caprices, et que cela se conclura sans doute par quelque pourboire. Même pas !
C’est le serveur qui fulmine après avoir débarrassé leur table (ce n’est pourtant pas lui qui les a servies). Cet idiot a essayé de leur faire croire que le service n’était pas compris dans les tarifs [1]. Il les avaient pourtant vues sortir un billet de 5 € à côté de leur carte bancaire... il ne comprend pas.

Moi je comprends que tout ce qui l’intéresse ce sont les pourboires et qu’il ne perçoit les étrangers qu’en se sens : des naïfs plein de sous à berner. Le pourboire, je m’en fiche, ce n’est vraiment pas le pire. Le pire, c’est leur manie de parler américain et aucun mot de français, pas même « bonjour », « merci » ni « au revoir », ça leur arracherait la langue, leur comportement égocentrique de colons, et leur surprise réelle en apprenant que la note se règle en euros et non pas en... « dollars » ! Non mais hé, c’est pas une colonie ricaine ici !!!

C’est terrible d’avoir cela à avouer, mais en les voyant sortir dédaigneuses, j’ai eu un flash : l’image télévisuelle des deux twin tower s’est subitement superposée à ces deux amerloques, et je me suis sentie avion. Je ne sais même pas si j’en conçois du remord.

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